entrevue

L’amour fou d’Alexandre Jardin

Alexandre Jardin nage dans la folie amoureuse, littéralement. Avec son roman Double-Cœur, l’écrivain français invite les gens à faire de leur vie amoureuse un véritable chef-d’œuvre, rien de moins. Nous l’avons rencontré.

Votre roman commence avec une histoire d’amour extraordinaire, celle de Madeleine et de Xander Lévy. Racontez.

C’est une histoire vraie (les noms ont été changés). C’est la preuve que l’incroyable existe en amour. Il y a des couples qui sont la preuve vivante que l’amour passe à travers tout. Ce couple s’est rencontré juste avant la guerre, ils étaient tous les deux juifs et ils se sont retrouvés coincés dans le ghetto de Varsovie. Lors de l’insurrection du ghetto en 1943, ils se sont perdus de vue dans l’horreur absolue. Madeleine a réussi à rejoindre de manière miraculeuse la Suède, tout en gardant espoir de voir réapparaître son mari, mais il n’est pas revenu. Elle s’est remariée, puis en 1947, elle retourne à Varsovie et à l’angle d’une rue, elle se cogne contre Xander. Incroyable ! Lui a survécu aux camps de concentration, il s’était remarié, car il la pensait morte. Ils ont divorcé et se sont mariés. Ce qui m’a toujours fasciné dans cette histoire, c’est qu’ils sont la preuve que le mythe amoureux fonctionne et protège. Ils ont eu de l’amour une vision juste, l’énergie même de la vie. 

Qui sont ces Double-Cœurs ?

J’ai imaginé ce que serait notre monde avec une communauté de gens qui remettent le jeu amoureux au cœur de l’organisation de la vie et qui utilisent notamment les réseaux sociaux. Les Double-Cœurs, c’est une contre-société, un contre-monde qui fait de son quotidien un amour permanent, une création.

Les Double-Cœurs ont des règles à respecter ?

La grande règle est de s’interdire de dire « Je t’aime », car il faut le dire en actes au quotidien. Comment dire je t’aime sans utiliser de mots. Dans le roman, ils s’y prennent de mille façons, et dans la réalité, ils sont dans une invention constante. Le roman les y autorise et c’est une des fonctions de la littérature. Tous les grands changements amoureux ont toujours été portés par une littérature. 

Vous invitez vos lecteurs à devenir des Double-Cœurs ?

En écrivant le roman, j’ai eu envie d’aller au bout de la logique d’une littérature qui est une invitation, en structurant des solutions pour que mes lecteurs, s’ils ne sont pas déjà en couple, se trouvent, s’aiment et fassent des enfants. En s’inscrivant par exemple sur l’application de géolocalisation happn. En ce moment, mes lecteurs écrivent sur ma page Facebook ce qu’ils sont en train de faire. Ils sont débordants d’imagination, et les Québécois sont en première ligne. Un peuple bien plus fou que ce que l’on imagine !

Que font vos lecteurs ?

Par exemple, une femme a donné rendez-vous à son mari sur une colline, tous les deux étaient nus, s’embrassant sous les étoiles, la nuit. J’ai partagé cette idée sur Facebook, et les gens le font, ça les fait rire. Il y a une femme qui a créé une fausse page Facebook pour draguer son mari, et il a mordu ! C’est extrêmement dangereux, mais elle doit être dans un état de grande intensité. Elle est de nouveau auteure de sa vie. 

Il y a donc de vraies rencontres amoureuses qui se créent grâce à votre roman ?

Oui ! Il y a des gens qui couchent ensemble, car ils ont lu Double-Cœur. Je me dis que si la littérature fait en sorte que les gens couchent ensemble, tout va bien ! Il ne faut pas que la littérature reste sur les étagères, il faut qu’elle pénètre dans nos vies et plus profondément, ce que j’essaie d’écrire, c’est une littérature qui suscite des réactions concrètes. Il y a une Parisienne qui a invité son mari à l’hôtel pendant toute une semaine. Ils changeaient d’hôtel chaque jour. C’est très émouvant de faire une chose comme celle-là.

Mais est-ce vraiment possible pour un couple d’être tout le temps dans la passion, dans l’amour fou ?

Oui. On n’a pas assez d’idées, d’où l’intérêt d’aller voir le #doublecoeur, car on peut voir ce que font les autres !

Alors, pourquoi les couples ne durent-ils pas ?

Parce qu’on est élevés dans l’idée que la passion est fugace et que l’amour est un sentiment et non pas une action. C’est un verbe qui suppose de jouer et de créer.

Quand l’esprit de jeu et de drôlerie disparaît, il faut intervenir. Tous les couples ont des difficultés, mais est-ce qu’ils vont les vivre dans l’esprit de sérieux ou en riant ensemble ? Dans les plus belles histoires que j’ai vues, il y a celle d’un vieux couple, lui a 94 ans et elle, 87 ans. Ils ont décidé de faire ensemble de la pâtisserie, ils s’écrivent des mots d’amour en sucre, et les croquent ! Ils s’amusent et c’est ça qui est extraordinaire !

Le déclin de l’amour, c’est fini, vraiment ?

Je pense foncièrement que l’usure des sentiments n’existe que dans des amours qui ne sont pas des amours-créations. Il faut un vrai changement culturel, un contre-monde. Pourquoi irait-on au cinéma voir des histoires d’amour mieux ficelées que les nôtres ? Il faut passer à l’acte et redevenir scénariste de sa vie.

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