Opinion

KANATA ET L’APPROPRIATION CULTURELLE Une conversation urgente et contemporaine

Dans un éditorial intitulé « Le ressaisissement » publié sur leur site internet, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil ont annoncé la semaine dernière maintenir la représentation du spectacle Kanata, en France à l’automne 2018 au Théâtre de la Cartoucherie.

Jugeant n’être « assujetti qu’aux seules lois de la République votées par les représentants élus du peuple français et n’ayant pas, en l’occurrence, de raison de contester ces lois ou de revendiquer leur modification, n’étant donc pas obligé juridiquement ni surtout moralement de se soumettre à d’autres injonctions, même sincères, et encore moins de céder aux tentatives d’intimidation idéologique en forme d’articles culpabilisants, ou d’imprécations accusatrices, le plus souvent anonymes, sur les réseaux sociaux », la dramaturge et sa troupe ferment une conversation pourtant urgente et contemporaine.

Adopter une posture victimaire peut paraître osé de la part d’individus qui s’emparent d’une histoire de domination et de violence pour en faire un spectacle.

Cela traduit surtout un défaut d’historicité et une incapacité à penser les rapports de domination dans lesquels eux-mêmes sont engagés. Car l’utilisation à outrance du mot censure dévie le débat.

Comme le rappelle Ghislain Picard dans un tweet, ou l’artiste Émilie Monnet jointe par La Presse+, à aucun moment les autochtones n’ont demandé que le spectacle ne se tienne pas. Ils souhaitaient prendre part au processus de création et d’interprétation. C’est ce qui leur a été refusé.

L’échec d’un travail collaboratif

Indépendamment de la qualité de l’œuvre et de la sincérité artistique de l’artiste (qui accepte et appelle des critiques sur un spectacle final), c’est la démarche qui est problématique. Ce que cet épisode met en lumière, ce n’est pas la question de la liberté d’expression et de création, mais plutôt celle de l’échec d’un travail collaboratif avec des populations minorisées et victimes d’oppression. Malheureusement, Mnouchkine et sa troupe, en se cachant derrière les textes législatifs dans leur éditorial du 5 septembre, éludent cette question.

Dans un contexte français marqué par les attentats contre Charlie Hebdo, qui en 2015 redessinèrent le débat public à l’aune de la sacro-sainte liberté d’expression et d’un certain universalisme, il est difficile de voir émerger une réflexion apaisée autour d’enjeux tels que l’appropriation culturelle, la représentativité ou encore la non-mixité en contexte militant. 

Malgré des voix dissonantes de plus en plus présentes (comme le collectif Décoloniser les arts), la peur panique d’un repli communautaire menaçant notre mythe national, qui voudrait que nous soyons tous libres et égaux en droit, pousse une gauche intellectuelle à se replier sur des postulats idéologiques universalistes qui coupent court à tout dialogue.

En se drapant derrière les accusations de censure et la revendication d’une liberté d’expression dans son droit tant qu’elle « n’appelle ni à la haine, ni au sexisme, ni au racisme, ni à l’antisémitisme ; qu’ [elle] ne fait l’apologie d’aucun crime de guerre ni ne conteste aucun crime contre l’humanité », Mnouchkine et sa troupe défendent moins le théâtre que le privilège à occuper la place de celles et ceux qui décident où se raconte l’Histoire.

Rester sourds à l’importance d’une démarche de co-création, c’est en quelque sorte perpétuer une logique dominante peu soucieuse de considérer l’urgence pour les dominés de se ressaisir des outils permettant d’exister à part entière dans des sociétés qui ont souhaité les voir disparaître.

Cela implique de déconstruire son propre espace d’expression dominant.

Lors de la représentation de son dernier spectacle Une chambre en Inde, le restaurant du Théâtre de la Cartoucherie servait des « petits pâtés coloniaux ». Cela pourrait paraître anecdotique, mais témoigne d’un impensé de la question coloniale comme d’un héritage oppressif à manier avec précaution. Cette surdité bien française s’incarne aujourd’hui dans plusieurs figures intellectuelles comme celle du philosophe Raphaël Enthoven qui fait régulièrement polémique sur ces sujets.

On a déjà bien du mal à penser notre propre histoire coloniale, alors imaginez celle des autres pays. De surcroît, la question autochtone est très lointaine en France, les Premières Nations des Amériques (surtout celles se trouvant en territoire départemental outre-mer) sont perçues de façon exotique quand on ne les pense pas tout bonnement disparues.

En s’accrochant aux dogmes universalistes et à la « liberté de création », Mnouchkine passe à côté de la question et écrase de tout son poids privilégié d’artiste validée par l’institution un débat dont la nécessité est aujourd’hui vitale si l’on veut pouvoir vivre ensemble, dans nos sociétés (post) impérialistes et imprégnées jusqu’à l’os de mécaniques de domination. 

Refuser d’écouter celles et ceux qui dénoncent l’appropriation culturelle et expriment un ressenti de colère et de peine revient une fois de plus à s’asseoir sur leur légitimité en tant que concernés. Écouter leurs revendications, ce n’est pas nécessairement tomber d’accord. Leur donner du crédit en tant que paroles elles aussi valables ne remet aucunement en cause les potentialités créatives. Cela ne fait que les éclater, les ouvrir.

À la suite du Québec, la France semble atteindre un point de bascule sur cette question. Nous pouvons alors voir cette polémique comme une chance pour la progression du débat et des façons de procéder.

Espérons d’ailleurs que le premier volet de Kanata, qui inclut la controverse dans son intrigue, apportera une pierre à l’édifice.

Le monde bouge, les époques changent. Il est plus qu’urgent d’ouvrir nos oreilles aux nombreux cris de colère et de douleur. Laisser tomber les privilèges est probablement le moyen le plus court et efficace de donner une chance à nos sociétés d’inventer de nouveaux récits nationaux, pluriels et aux conversations multiples, dans lesquelles les artistes ont toute leur place.

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