États-Unis

Jamais sans mon flingue

« God, guns and guts », c’est le slogan des proarmes. Plus de la moitié de ses 50 États ont adopté la loi « Stand your ground » : le droit de se défendre n’importe où par la force. Dans le monde occidental, les États-Unis battent tous les records liés aux armes à feu : 85 pour 100 habitants, comparativement à 28 en France. Aux critiques, les défenseurs du statu quo dégainent le deuxième amendement de la Constitution : «  […] Il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. » En réalité, ce texte de 1791 parlait de se défendre contre les… Anglais.

Houston, Texas

Un court instant, j’ai l’impression d’être victime du soleil qui chauffe le bitume à plus de 40 °C. L’homme qui sort de sa voiture, chapeau de cow-boy vissé sur le crâne, arbore un colt 44 et… un immense sourire, qui se fige dès qu’il apprend que je suis journaliste. Pourquoi suis-je étonné ? Il ne fait qu’appliquer l’Open Carry Law, qui l’autorise à circuler avec une arme apparente ! « Cela évite bien des problèmes, m’explique-t-il. Croyez-moi, les gens sont très polis avec moi… » C’est vrai. Les Texans sont même extrêmement aimables. Et l’arme fait partie de leur quotidien. Il n’y a qu’à l’aéroport que les passagers sont invités à s’en séparer pour les mettre en soute…

En ce mois de juin, c’est le Gun Show, la foire aux armes… Au milieu des dizaines de stands, une femme âgée, en short, et en surpoids, se promène, kalachnikov en bandoulière. Les 10 morts de la 22e fusillade de l’année ne semblent pas troubler les fans. Les affaires sont florissantes. On trouve de tout au Gun show. Minuscule pistolet à un coup, colt frontière cher à JohnWayne, M1 semi-automatique du temps du débarquement, AR-15 d’aujourd’hui, version civile du fusil d’assaut de l’armée, tout est en vente libre.

Et on croise toutes sortes de gens : deux policiers, un ancien marine, un futur marine, un chef de gang latino et même un jeune homme délicat mais affichant son énorme colt chromé. Il semble hésiter devant la pancarte : boissons et nourriture interdites à l’intérieur, au contraire des armes qui sont les bienvenues…

Rassuré, il entre. Un jeune Latino affiche sur son dos une succession de tatouages de balles. L’ensemble forme le mot « Maras », du nom d’un fameux gang salvadorien. « Je m’appelle Angel… J’ai tué cinq personnes au Salvador, je suis en liberté surveillée pour m’occuper de mes enfants », se présente-t-il, avant de se tourner vers de joyeux bambins qui jouent dans un espace réservé.

Louisiane

Brannon LeBouef est assis dans son SUV. Un pistolet automatique à la cheville, un autre glissé au niveau de la braguette, un couteau dans la poche gauche, l’autre dans la poche droite et l’incontournable AR-15 à portée de main, posé entre les deux sièges avant. Cet ancien policier, propriétaire d’une armurerie, me fait découvrir son champ de tir. « S’entraîner aujourd’hui et être prêt pour les problèmes de demain, c’est ma devise. J’étais encore policier à l’époque de Katrina, quand notre monde bien organisé a basculé d’un coup : 120 volts nous séparent de la jungle ! Plus d’électricité, ça veut dire plus d’eau potable, ni de nourriture, ni de communications. C’est l’anarchie, les pillages, les meurtres, les règlements de comptes, les épidémies ! Depuis, je me prépare… Si un fou se met à tirer sur des enfants je peux l’abattre.

— Vous ne pensez pas que tous ces gens armés augmentent les risques de dérapage ?

— L’arme est un objet inerte qui ne tue que sur décision de son propriétaire. Le contrôle des armes ne réglera pas la stupidité. Il faut obliger ceux qui ont des armes à feu à s’entraîner afin d’éviter les accidents. Pas question de rendre les armes hors la loi, sinon seuls les hors-la-loi auront des armes… »

Notre conversation est interrompue par des coups de feu : un père et sa fille de 10ans, Kevin et Morgan Leonhardt. « J’apprends l’excellence à ma fille. Posséder une arme est une affaire sérieuse, participer à des compétitions nous oblige à être au top.

— Depuis que mon père m’a offert un AR-15, je m’entraîne toutes les semaines pour être la meilleure. J’apprends à contrôler ma respiration, à ne pas trembler, à tirer seulement quand je suis prête. À l’école, mes amis me respectent… L’AR-15 est une arme formidable ! ajoute-t-elle.

— Mais la petite n’a que 10 ans…

— Oui, mais elle est très douée.

— Et vous portez tous les deux une arme de poing à la ceinture ?

— C’est pour tous les jours, on ne va quand même pas marcher dans la rue avec un fusil !

— Après toutes ces tueries dans les écoles, vous ne pensez pas qu’il faudrait des règles plus strictes ?

— Trop tard, 260 millions d’armes sont en circulation légale aux États-Unis. Mais il faut armer certains professeurs ! Après une évaluation de leurs capacités mentales et physiques, évidemment. Bien entraînés, ils pourraient rapidement éliminer le tueur. »

La Nouvelle-Orléans

Sur Esplanade, l’une des plus belles avenues de la ville, de magnifiques villas de style colonial s’alignent à l’ombre d’arbres centenaires. Cette impression de bien-être tropical a valu à la ville son surnom : Big Easy. Une sérénité que le révérend Bill Terry, de l’église St. Anna, n’a pas peur de troubler. Il tient à la main la liste des tués de la semaine. Sur un mur de son église, les victimes de meurtres sont classées par année.

« J’ai commencé en 2007, quand ma fille s’est suicidée avec mon pistolet. Elle ne serait peut-être pas morte si elle ne l’avait pas trouvé. J’ai fait ça pour montrer que les statistiques cachaient des visages, des noms, des familles, des rêves. À Washington, ils ont le mur des héros du Vietnam ; nous, notre mur de la honte. Les gens refusent de voir la misère à quelques mètres, elle engendre pourtant le trafic de drogue et la violence qui va avec. Avec mon panneau, je les oblige à regarder. Avant, quand on avait un problème, on s’en remettait à Saint-Paul et à Saint-Jean. Aujourd’hui on se tourne vers Smith & Wesson… Mais la violence appelle la violence. Je hais les armes à feu. Des artistes m’apportent leur soutien, comme ce peintre qui ajoute au plafond de mon église autant d’étoiles qu’il y a de victimes. » Vers elles, le révérend lève les bras.

Pennsylvanie

« Être armé permet à chaque homme de se défendre et de protéger son voisin ! » Hyung Jin Sean Moon, 38 ans, est le pasteur de la Sanctuary Church, à Newfoundland. Il est aussi le fils du fondateur de la secte Moon. Après la mort de son père, il a fondé sa propre communauté et a repris à son compte le verset 27, chapitre II de l’Apocalypse de Saint-Jean : « Il les gouvernera avec un sceptre de fer ainsi que l’on brise les vases d’argile. » Équivalent 2018, l’AR-15, entre autres. Alors ses fidèles, coiffés de couronnes, bénissent des armes. Ce qu’il conteste. En revanche, il est tout à fait d’accord pour dire que la presse écarte le vrai problème qui est celui de la drogue. « La violence n’est pas le fait des armes. Les fous qui veulent tuer peuvent le faire avec un camion, comme chez vous, à Nice… » Et regrette que personne ne parle du nombre de personnes que les armes ont sauvées. 

Dans sa religion, on se sert des armes uniquement dans un but défensif en respectant la très ancienne « loi du château » qui faisait de « la demeure d’un Anglais » un lieu inviolable que son propriétaire avait le droit de défendre. Ce principe a traversé l’Atlantique pour être aujourd’hui appliqué dans une trentaine d’États. À Newfoundland, sorte de Terre promise du tireur, la Constitution affirme même la nécessité d’être armé pour sa propre défense et celle de ses proches. « Aime Dieu, aime ton voisin et sois un bon protecteur », conclut le pasteur en rajustant sa couronne (de balles). Pierre Tardy, 67 ans, l’approuve. Ce Français d’origine lyonnaise est un de ses adeptes. Il s’entraîne avec son AR-15 : « On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres, puis un jour… » Ses deux filles semblent plus craintives. « Les jeunes aujourd’hui ont peur des armes », regrette-t-il… Et pour cause, ils en sont si souvent les cibles.

Kennesaw, Géorgie

Le décret date de 1982. Ici, toute personne a l’obligation de posséder une arme à feu. Le drapeau de la Confédération flotte au-dessus de l’échoppe de Dent Myers, 85 ans, ancien du Ku Klux Klan. Dent assume ses opinions radicales sur la déliquescence de la société américaine. Et ne sort pas sans ses deux colts. Quand il quitte son magasin pour aller déjeuner, il a toute la panoplie du western, sauf les bottes. Question de budget… il porte des sandales. En face, James Hayes, 67 ans, lui jette un regard peu aimable. Lui, il participe à une reconstitution historique, et il a peur que la spécialité du coin dissuade le public de venir. S’il n’est pas opposé à la détention d’armes, il réclame un surcroît de vigilance. « Ça devrait être comme pour les voitures : permis, assurance, plaque d’immatriculation. » Avec ses amis il tire, mais à blanc.

Austin, Texas

« Ma couleur préférée, c’est le violet. » On s’en doutait en regardant les deux AR-15 « commande spéciale » de Tina. Son Glock est assorti. Elle possède aussi deux fusils, un fusil à pompe calibre 12, appuyé contre la porte de la chambre, et, dans son garage, une carabine calibre 22 à lunette, tous prêts à l’emploi. Tina dirige la division locale de l’association A Girl and a Gun (Une fille et un fusil). « En ville, les gens se sentent protégés, la police arrive en 10 minutes. Ici, il lui en faut au moins 20. Plusieurs femmes dans le groupe ont déjà été attaquées », explique-t-elle. On apprend, ici, à tirer pour se défendre mais aussi pour la compagnie. Après l’entraînement, les filles se retrouvent pour dîner. Sans arme à la ceinture. « J’en porterai une éventuellement quand j’aurai perdu du poids », déclare Carmen Glassinger, 62 ans. Et elle éclate de rire. Les armes et l’obésité, les deux problèmes de l’Amérique…

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.