Théâtre

Ladies Night, phénomène populaire

Sans tambour ni trompette (mais avec beaucoup de costumes ridicules et de blagues salaces), Ladies Night est en train de se tailler une place enviable dans l’histoire de la comédie québécoise : il serait, selon le producteur Paul Dupont-Hébert, au deuxième rang des spectacles les plus présentés au Québec, derrière l’indétrônable Broue.

Si Broue bat tous les records avec 3322 représentations de sa mouture originale, Ladies Night peut s’enorgueillir d’avoir atteint le cap des 900 représentations, fin juin au Casino de Montréal. Et le compteur roule toujours. 

Les comédiens ont déjà annoncé qu’ils raccrocheraient leurs cache-sexes au printemps 2020, mais d’ici ce last call ultime, le calendrier est encore bien garni : Saint-Eustache, Gatineau, Amqui, Québec, Sherbrooke…

Bien malin qui aurait pu prédire pareil avenir à cette comédie écrite à l’origine par deux auteurs néo-zélandais, reprise au cinéma sous le titre de Full Monty, puis adaptée pour la scène québécoise et mise en scène par Denis Bouchard en 2002.

C’est ce dernier qui a convaincu les comédiens de laisser leurs vêtements au vestiaire (littéralement) pour incarner les rôles de ces chômeurs désœuvrés et désargentés qui décident de monter un spectacle de strip-tease pour public féminin.

La première distribution, sur les planches de 2002 à 2005, comprenait Serge Postigo, Michel Charette, Didier Lucien, François Chénier, Marcel Leboeuf et Sylvie Boucher.

De ce nombre, seuls les trois derniers sont toujours de l’aventure. Après une pause de six ans, ils ont été rejoints sur scène en 2011 par Guillaume Lemay-Thivierge et Frédéric Pierre, puis il y a deux ans par Luc Senay, en remplacement de Michel Charette.

Le rôle du propriétaire de bar, interprété au tout début par Martin Petit, a disparu. C’est Glenda (alias Sylvie Boucher), chorégraphe en chef de nos apprentis Chippendales, qui possède désormais le Hot Lips.

Pauvre Glenda ! Sa tâche n’est pas facile. C’est elle qui doit enseigner les rudiments du désir féminin à ces cinq hommes pas toujours très éloignés de leur cousin Cro-Magnon. Apprendre le jeu de la séduction, démystifier le fantasme féminin, laisser la tension sexuelle s’installer… toutes des choses dont ces cinq-là n’ont aucune idée. Elle parvient toutefois à transformer ces hommes mal dégrossis en danseurs érotiques presque acceptables, au plus grand plaisir d’un public largement composé de femmes, qui réagissent avec force cris.

Humour pipi-caca-bizoune

Car il faut bien l’avouer, le succès de Ladies Night est en très grande partie attribuable aux spectatrices. Certaines sont d’ailleurs très, très fidèles au spectacle, « comme Chantal, qui a vu le show 16 fois », lance Frédéric Pierre.

« Les hommes sont souvent traînés par leur femme. Ce qui est bien, c’est que les gars ne ressortent pas déçus. Sinon, on voit de plus en plus de groupes de femmes. Avant même qu’on entre sur scène, le party est déjà dans la salle. »

— Luc Senay, comédien 

Le party est aussi sur les planches. Avec les années, il s’est développé une complicité évidente entre les acteurs. Sur scène, les éclats de rire sont souvent sincères, les décrochages s’accumulent et les petites vacheries ne sont pas rares. « C’est la seule pièce de théâtre dont la durée est élastique, lance Paul Dupont-Hébert. Plus on laisse les acteurs jouer, plus ils ajoutent des gags, des bouffonneries. »

Lorsqu’un comédien s’emmêle dans son texte, les autres se font un devoir de ne pas l’aider, explique Guillaume Lemay-Thivierge. On n’hésite pas non plus à traiter l’un de « graine de Hyundai » (on vous laisse deviner qui) ou à laisser Marcel Leboeuf divaguer sur les vertus des suppositoires en bois de noisetier…

Bref, on est devant de l’humour pipi-caca-bizoune très (très) assumé. De fait, le spectacle est devenu, de mémoire de journaliste, plus explicite et plus vulgaire avec les années. Ladies Night n’est pas considéré comme un spectacle « 18 ans et plus », mais il pourrait aisément l’être. On y parle cul crûment, on multiplie les gestes obscènes. Ce n’est pas un spectacle où emmener ses enfants, à moins d’avoir envie d’une longue discussion en rentrant à la maison…

Le public ? Il rit toujours plus fort. Plus gras. Ou plus jaune. « Les hommes se reconnaissent à fond dans nos personnages, lance François Chénier. On incarne les maris des femmes dans la salle ! »

En tournée jusqu’à l’an prochain

Ladies Night en chiffres

900

Nombre de représentations jusqu’ici. Plusieurs ont été données à guichets fermés.

75 %

Proportion de femmes par rapport aux hommes dans le public

Plus de 500 000

Nombre de spectateurs qui ont assisté à Ladies Night jusqu’à maintenant

Cinq souvenirs

Le velcro de Marcel Leboeuf

« Dans la scène finale, je me lance sur un mur de velcro où je suis censé rester collé, raconte Marcel Leboeuf. Une fois, j’ai mis mon costume à l’envers, je me suis lancé sur le mur, je ne collais pas pantoute. J’ai glissé comme une crêpe. Je me suis relevé, j’ai retourné mon costume de bord et j’ai recommencé. »

Les cheveux roux de Luc Senay

« Quand je suis arrivé en remplacement de Michel Charette, Denis Bouchard a proposé que je sois roux. Je me mettais de la couleur dans les cheveux avant chaque représentation, mais, comme je sue beaucoup, la couleur coulait. À la fin du show, j’avais l’air de Jésus avec sa couronne d’épines. Ça n’a pas duré longtemps ! »

La bourde de Guillaume Lemay-Thivierge

« Chaque soir, je fais monter une femme sur scène et, souvent, elle résiste. C’était le cas ce soir-là, alors j’ai pris la femme dans mes bras pour l’emmener sur scène pendant qu’elle disait : “Non ! non ! non !” Elle m’a finalement lancé qu’elle avait la sclérose en plaques et qu’il était mieux que je la ramène à sa place. »

Le deuil de Frédéric Pierre

« Mon père est mort le jour de ma première, en 2011. Le théâtre étant ce qu’il est, je me suis présenté sur scène et, au beau milieu du spectacle, Michel Charette m’a lancé cette réplique, dans son personnage de Benoît : “Ben oui, ton père est mort, reviens-en !” C’était parfait pour briser le malaise ! »

La panne de Sylvie Boucher

« Une fois, tout a sauté : il n’y avait plus d’éclairage, plus de son. C’était au moment où je devais présenter les danseurs sur scène. Je suis descendue dans la salle pour demander à une spectatrice de raconter une blague, puis à une autre. Je les ai fait chanter. Ça a duré un bon 10 minutes. Je peux dire que mes années de métier m’ont aidée ! »

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