Une grève surprise pour « déstabiliser l’employeur »

Les employés syndiqués de la SAQ ont tenu une journée de grève non annoncée, hier, forçant la fermeture d’une majorité de succursales

Les 5500 employés de la Société des alcools du Québec (SAQ) entament aujourd’hui leur quatrième journée de grève, en brandissant leur demande d’une meilleure conciliation travail-famille.

Après avoir semé la surprise hier dans le réseau de 407 succursales à travers le Québec en déclenchant une grève qui n’était pas annoncée, les syndiqués maintiennent la pression sur leur employeur, qu’ils jugent intraitable. La semaine dernière, les deux séances de négociations les ont convaincus d’aller de l’avant avec leurs moyens de pression.

« À la table des négociations, on discute des questions monétaires et ça achoppe. L’employeur demeure ultra-rigide. On a donc choisi de déclencher une grève surprise [hier] parce qu’on veut démontrer quel est l’effet de ne pas avoir de congé la fin de semaine », a déclaré hier Katia Lelièvre, présidente du Syndicat des employés de magasins et de bureaux de la SAQ (SEMB), affilié à la Fédération des employés de services publics de la CSN.

En effet, ce sont les cadres qui ont dû prendre le relais des syndiqués.

Sur le site web de la SAQ, la direction, qui se disait désolée des « inconvénients occasionnés » à sa clientèle, affirme qu’elle n’a réussi à ouvrir que 73 succursales au Québec, dont 19 dans le Grand Montréal. On invitait d’ailleurs les clients à s’approvisionner notamment en ligne.

En fin d’après-midi, la SAQ a diffusé un communiqué de presse rappelant que « l’ensemble des propositions doit […] respecter le cadre du mandat octroyé par le Conseil du trésor, lequel est comparable à ceux de la fonction publique ». Si la société d’État se dit sensible aux enjeux de conciliation travail-famille et de précarité d’emploi, elle souhaite aussi « conclure une convention collective qui [lui] permettrait de continuer à améliorer [ses] opérations en magasin et à mieux servir [ses] clients ».

Des postes de 38 heures ont été offerts à tous les travailleurs dont l’horaire est de 30 heures. Il a également été proposé de permettre certains congés de fin de semaine aux employés à temps partiel, comme le réclame le syndicat.

TRAVAIL DE FIN DE SEMAINE

Le litige tourne principalement autour du travail de fin de semaine. La SAQ demande à ce que ses employés permanents ajustent leur horaire de travail en fonction de l’achalandage en magasin, qui est plus important les samedis et dimanches.

Le SEMB s’y oppose. Un changement dans les horaires aurait également un impact important pour les travailleurs à temps partiel, qui représentent 70 % du personnel de la SAQ dans les magasins et dans les bureaux, a souligné le secrétaire général du SEMB, Hugues Legault. « C’est le nœud de la guerre », a-t-il affirmé.

Quant aux conséquences sur les consommateurs qui fréquentent la SAQ, Katia Lelièvre croit qu’ils sont sensibles à la « revendication phare » qu’est la conciliation travail-famille. « On ne craint pas les clients. On les encourage à être solidaires. »

« RASSEMBLEMENTS FESTIFS »

Pour faire valoir leur point de vue, les syndiqués participeront aujourd’hui à deux grands rassemblements, l’un à Montréal et l’autre à Québec. Des autobus permettront de mobiliser tout le monde qui souhaite manifester ; les syndiqués qui participent aux six jours de grève prévus obtiendront une compensation financière non imposable de 168 $ de la CSN.

Hier, la grève surprise a permis de galvaniser les troupes et de serrer les coudes en vue des manifestations d’aujourd’hui, a précisé Hugues Legault. « On voulait également déstabiliser les opérations de l’employeur », a-t-il ajouté.

Ainsi, quelques opérations de piquetage devant les succursales ouvertes et de distribution de tracts à la population ont été menées dans les différentes régions du Québec. Les membres ont aussi été conviés à des rassemblements que le syndicat voulait « festifs » dans trois parcs de Montréal.

Ainsi, au parc La Fontaine, quelque 1500 travailleurs du centre et de l’est de Montréal étaient attendus à l’heure du dîner. Lors du passage de La Presse, seulement quelques centaines de syndiqués s’y trouvaient. Beaucoup d’entre eux étaient assis sur les pelouses et pique-niquaient de hot-dogs ; l’ambiance y était bon enfant.

Le délégué syndical Jonathan Lavoie prenait les présences avec un large sourire. Selon lui, les troupes sont enthousiastes à poursuivre le conflit. « Le moral est accoté ! », a-t-il assuré.

SUR LE FRONT ÉLECTORAL

Prudente, Katia Lelièvre n’a pas alerté directement les chefs des partis politiques qui sont actuellement en campagne électorale. Elle réclame que la SAQ aille chercher un « véritable mandat » de négocier auprès du Conseil du trésor. « On n’a pas le droit de s’immiscer dans la campagne », a-t-elle laissé tomber.

Cela n’a pas empêché le premier ministre et ses adversaires péquiste et caquiste de commenter brièvement la situation. De passage au Festival western de Saint-Tite, Philippe Couillard a appelé les syndiqués à négocier avec leur employeur. Quant à leur stratégie de moyens de pression, « je vais leur laisser à eux de la justifier », a-t-il affirmé. « L’important, c’est qu’il y ait une entente négociée. »

De son côté, le chef du Parti québécois, Jean-François Lisée, qui fait campagne à Québec, a dit espérer que « le conflit soit réglé le plus vite possible ».

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a pour sa part appelé les deux parties au dialogue. « Il faut laisser la direction de la SAQ négocier avec les syndicats, comparer avec les comparables les salaires qui sont offerts à la SAQ. Donc c’est une négociation qui a lieu. Et les parties doivent faire preuve de bonne foi et être à la table de la négociation le plus d’heures possible par jour. »

POSSIBLE MANDAT DE GRÈVE GÉNÉRALE

La convention collective du SEMB est échue depuis le 31 mars 2017. Les négociations ont débuté en janvier 2017, au rythme de deux rencontres par semaine. Malgré cela, les négociations piétinent, selon la partie syndicale, qui se dit prête à augmenter la cadence.

Le syndicat a entre les mains un mandat pour déclencher un total de six jours de grève, au moment jugé opportun. C’est en juin dernier que les syndiqués ont voté à 91 % en faveur de ces grèves.

Hier, les têtes dirigeantes du SEMB n’écartaient pas la possibilité de proposer la grève générale dès cet automne si la SAQ ne modifie pas sa position de négociation. « On aura une assemblée de nos membres cet automne. Ce que l’on veut, c’est leur présenter une entente de principe, mais s’il le faut, on parlera d’un mandat de grève », a souligné Mme Lelièvre.

— Avec Tommy Chouinard, Hugo Pilon-Larose et Martin Croteau, La Presse

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