Crime organisé

Tueurs à tout prix

Ils n’ont aucune loyauté, sauf envers l’argent. Ils peuvent commettre un assassinat à la demande d’un individu du crime organisé et se retourner contre lui la semaine suivante. Ils utilisent des moyens sophistiqués, tels des GPS, pour connaître les habitudes de leurs cibles, mais peuvent aussi être brouillons. Ils seraient au moins une demi-douzaine au Québec. Ce sont les tueurs à gages, version 2018.

Un dossier de Daniel Renaud

Crime organisé

La fin des allégeances

À une époque, les organisations criminelles comptaient sur leurs propres tueurs à gages, des hommes en qui elles pouvaient avoir confiance et qui leur étaient loyaux.

Apache Trudeau et Serge Quesnel ont été aux Hells Angels ce que Réal Simard a été pour le clan Cotroni.

Un des pires tueurs à gages de l’histoire du Québec, Gérald Gallant, a avoué près d’une trentaine de meurtres, la plupart commis durant la guerre des motards. Il a été l’assassin du caïd Raymond Desfossés et des Rock Machine, ennemis des Hells Angels.

En janvier 2006, l’ancien parrain Nicolo Rizzuto a fait venir du Venezuela, où il avait de bons contacts, quatre hommes pour lui prêter main-forte dans un conflit qui risquait de dégénérer en guerre ouverte avec un autre clan de la mafia.

En 2018, l’ère des tueurs à gages fidèles à une organisation est révolue.

Des témoignages entendus devant les tribunaux, des documents judiciaires et des informations glanées ici et là auprès de diverses sources au cours des derniers mois laissent croire qu’il y aurait au moins une demi-douzaine d’individus et groupes qui rempliraient plus régulièrement des contrats pour le crime organisé, peu importe qui passe la commande et à quelle organisation appartient la cible. D’autres seraient impliqués sur une base occasionnelle.

Ces tueurs offrent leurs services aux plus offrants, généralement entre 10 000 $ et 50 000 $ par contrat, ou entre 80 000 et 100 000 $ pour les cibles plus importantes. Lorsque la cible est de haut rang, il se peut même que la somme grimpe à quelques centaines de milliers de dollars.

Ces dernières années, la police a mené plusieurs enquêtes sur les actes de violences qui secouent le crime organisé et arrêté un certain nombre de ces suspects de meurtres, tentatives de meurtre et de possession d’arme. Certains d’entre eux ont été arrêtés et accusés à l’issue d’enquêtes.

Confiance en personne

La police possède des informations voulant qu’un de ces meurtriers sur commande ait commis des assassinats pour le compte d’un chef de clan de la mafia ces dernières années et se soit ensuite retourné contre ce même leader mafieux quelques mois plus tard, sans toutefois parvenir à le tuer. Et il y aurait d’autres cas similaires.

« Des tueurs fidèles à un clan, ça a déjà existé, mais en 2018, on ne voit plus ça. Aujourd’hui, c’est l’argent qui mène. Il y avait des allégeances à l’époque de Vito Rizzuto et de Maurice Boucher, mais aujourd’hui, les groupes sont tellement entremêlés que ce n’est plus une question de clans.

« J’ai vu deux hommes de la mafia se rencontrer un jour, et le lendemain, l’un a essayé de tuer l’autre. La vieille garde de la mafia a beaucoup de difficultés pour cette raison. Les plus vieux nous disent qu’ils ne peuvent plus faire confiance à personne. »

— Une source policière bien au fait des dossiers

Les tueurs à gages sont de toutes les origines. Ils peuvent posséder plus d’une adresse. Certains ont des modes opératoires bien à eux, des « marques de commerce », par exemple utiliser une moto pour commettre leur crime. D’autres sont toxicomanes et vont faire un contrat lorsqu’ils ont besoin d’argent pour s’acheter de la drogue. Ou bien ils veulent faire un coup d’argent pour se payer du luxe. « Les gars les plus pauvres, ce sont eux qui en font le plus », ajoute notre source.

Cela pourrait peut-être expliquer pourquoi l’ancien analyste à la GRC Pierre De Champlain affirmait que la mafia n’avait plus de code d’honneur au lendemain du meurtre d’Antonio De Blasio, tué en plein parc, sous les yeux de son fils, en août 2017.

Marche funèbre

En règle générale, quand un lieutenant de la mafia veut se débarrasser de quelqu’un, il va convoquer un subalterne et lui demander de régler un problème lors d’une marche dans une ruelle (walk and talk), loin d’éventuels micros de la police. Une somme est alors évoquée, mais aucun argent ne sera versé. Le subalterne bénéficiera plutôt d’un renvoi d’ascenseur, par exemple d’une plus grande part dans des activités illicites ou d’un accroissement de son territoire.

Le subalterne passera la commande à un intermédiaire qui ne saura généralement pas de qui vient la demande. L’inverse est aussi vrai. Le lieutenant pourrait ne jamais savoir qui a exécuté sa volonté. C’est la raison pour laquelle il est si difficile pour la police de remonter jusqu’à la tête dans un complot de meurtre. L’intermédiaire devra payer les tueurs en argent.

Quelques individus soupçonnés, accusés ou condamnés pour meurtre

Les Rouges

Des membres de gangs de rue d’allégeance rouge ont été parmi les plus actifs ces dernières années dans les luttes sanglantes qui secouent la mafia montréalaise. Jeff Joubens Theus est accusé d’avoir tué en juin 2016 un client d’un café italien de la rue Fleury qui aurait été confondu avec un mafieux calabrais, Tony Vanelli. Un autre, Kevin Rochebrun, qui avait été arrêté dans le cadre de l’enquête sur la tentative de meurtre commise contre le mafieux Marco Pizzi le 1er août 2016, a été condamné à cinq ans de pénitencier pour possession d’arme et de drogues.

En juin 2017, cinq individus (photos ci-dessous) ont été condamnés à de lourdes peines pour avoir comploté, en janvier 2013, les meurtres de Gaétan Gosselin – homme de confiance du caïd Raynald Desjardins – et de Vincenzo Scuderi – bras droit du défunt chef de clan Giuseppe De Vito. Les condamnés faisaient partie d’un groupe appelé les Unit 44, autrefois dirigé par le chef de gang Arsène Mompoint, selon la police.

Frederick Silva

Déjà recherché – et accusé – pour un meurtre commis dans un bar de danseuses de Montréal en mai 2017 et pour la tentative de meurtre contre le chef de clan de la mafia Salvatore Scoppa survenue en février 2017 à Terrebonne, Frederick Silva est soupçonné par la police d’avoir commis quatre autres assassinats au sein du crime organisé, a appris La Presse de sources policières. Il n’est cependant pas accusé de ces crimes allégués. Silva, 37 ans, qui est considéré comme un tueur à gages par la police, est sur la liste des 10 criminels les plus recherchés au Québec et fait l’objet d’un mandat pancanadien. Les policiers ont tenté à quelques reprises de l’arrêter, en vain. Silva est considéré comme très dangereux. La police recommande à toute personne qui le croiserait de ne pas agir seule et de communiquer avec le 911.

Girard Anglade 

Lors d’un témoignage en cour, un enquêteur de la division Est du SPVM, Bruno Pelletier, a raconté qu’Anglade était soupçonné de remplir des contrats et d’être relié à des homicides. La police le considère comme un associé de Frederick Silva, un présumé tueur à gages.

L’homme de 41 ans n’a toutefois jamais été accusé de meurtre. Il fait face actuellement à un chef de tentative de meurtre et est détenu depuis le 25 janvier. Ce jour-là, en plein milieu de l’après-midi, il aurait ouvert le feu sur un client qui sortait d’un restaurant du boulevard Métropolitain, dans l’arrondissement de Saint-Léonard, mais son arme se serait enrayée. Le client aurait sorti un pistolet à son tour et tiré sur Anglade, qui a été blessé au bras.

Ducarme Joseph

Le défunt caïd et ses hommes de l’époque d’allégeance bleue sont soupçonnés d’avoir tué le copropriétaire du restaurant La Cantina, Federico Del Peschio, en août 2009 et le fils aîné de l’ancien parrain de la mafia, Nicolo Rizzuto, quatre mois plus tard. C’est probablement la raison pour laquelle Joseph a été assassiné à son tour durant l’été 2014, alors que des équipes de tueurs auraient été à ses trousses, motivées par un contrat de quelques centaines de milliers de dollars, nous a-t-on dit.

Crime organisé

Le GPS au service des tueurs

Le soir du 3 octobre 2014, vers 19 h 30, Nicola Valiente revient à la maison, en compagnie de sa conjointe enceinte.

L’homme de confiance du chef de clan de la mafia Andrew Scoppa immobilise son VUS Patriot noir devant l’entrée du garage souterrain d’un immeuble de condos de Dollard-des-Ormeaux et remet des clés à sa conjointe pour que celle-ci ouvre la porte. La femme n’a pas le temps de mettre un pied à l’extérieur du véhicule qu’une silhouette sombre saute d’un muret et atterrit maladroitement devant le VUS.

Valiente n’hésite pas une seconde et recule à toute vitesse, pendant que le suspect encagoulé avance vers le véhicule en le criblant de balles tirées avec un pistolet de calibre 9 mm muni d’un chargeur à haute capacité et d’un silencieux. « J’ai entendu tink, tink, tink quatre ou cinq fois, et j’ai tout de suite appelé la police. Je disais au préposé que quelqu’un nous tirait dessus. Je décrivais la personne et ce qu’il se passait. Les tink, c’était le bruit d’impact sur la voiture », a décrit la passagère lors d’un témoignage en cour, car le suspect, Andy Duroseau, a été arrêté et a plaidé coupable à un chef de tentative de meurtre.

Ni Nicola Valiente ni sa conjointe n’ont été blessés. Durant son témoignage, la femme n’a pas exclu que la personne visée par l’attentat ait pu être le propriétaire du condo que le couple habitait et qu’il s’apprêtait à acheter : Andrew Scoppa.

En examinant le véhicule, dont le moteur a été touché et qui est tombé en panne à un coin de rue de là, les enquêteurs de la division Ouest du SPVM ont retrouvé un GPS sur la banquette arrière. Quelques jours plus tôt, un inconnu avait posé ce GPS sous le véhicule qui se trouvait alors dans le garage de l’immeuble. Le geste a été capté par une caméra de surveillance et des policiers ont appelé le couple Valiente pour qu’il inspecte le VUS.

Nicola Valiente a conduit le VUS dans un garage où un mécanicien a tôt fait de repérer la boîte noire étrangère et l’enlever. Le hic, c’est que le couple a laissé le GPS sur la banquette arrière du véhicule, en attendant vraisemblablement d’en disposer.

Valiente et Andrew Scoppa ont été arrêtés dans une affaire de cocaïne en février 2017. La cause est toujours devant les tribunaux. Mais des sources sont formelles : le GPS posé sous le véhicule de Valiente quelques jours avant la tentative de meurtre n’a pas été installé par la police. De plus, la tentative de meurtre est survenue en octobre 2014, bien avant le début de l’enquête sur un trafic de cocaïne baptisée Estacade.

Plusieurs autres cas

Selon une source bien au fait de ce genre de dossiers, les policiers ont trouvé d’autres GPS dans des enquêtes de meurtres et de tentatives de meurtre au sein du crime organisé commis ces dernières années à Montréal et ailleurs au Québec.

« Les GPS dans les complots de meurtre, il y en a beaucoup. Les conspirateurs collent un GPS sous le véhicule de leur cible des semaines avant de passer à l’acte. Les complots les mieux préparés, ils vont étudier les allées et venues de leur cible durant plus d’un mois. On a vu ça dans plus d’un dossier. »

« Au moment du crime, il y a un mode opératoire. Souvent la cible sort de chez elle et ils vont la suivre. Des suspects se trouvent dans un véhicule qui précède celui de la victime et à un endroit précis, par exemple à un arrêt, ils vont le ralentir. C’est à ce moment que la cible sera abattue », raconte notre source.

Au cours de perquisitions menées dans le cadre d’enquêtes récentes contre des organisations criminelles, les policiers ont trouvé plusieurs appareils GPS.

Les enquêteurs de l’Escouade régionale mixte (ERM) chapeautée par la Sûreté du Québec en ont notamment saisi sept dans la résidence d’un subalterne des Hells Angels à Terrebonne il y a quelques semaines, dans le cadre d’une enquête baptisée Objection qui vise les motards et qui n’est pas encore arrivée à son dénouement.

Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez à drenaud@lapresse.ca ou écrivez à l’adresse postale de La Presse.

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