Analyse Poste de délégué général du Québec

Locataire recherché, rue Pergolèse

Québec — La boîte de courriels de François Legault va exploser aujourd’hui. La nouvelle surprendra : le gouvernement caquiste est à la recherche d’un nouveau délégué général du Québec, à Paris !

L’ex-ministre libérale Line Beauchamp, en poste rue Pergolèse depuis plus de deux ans, n’a pas démérité ; Legault a beaucoup apprécié son travail comme « sherpa » en préparation du Sommet de la Francophonie en Arménie, début octobre.

Mais La Presse a appris que Mme Beauchamp est dans la courte liste comme candidate de Québec, et d’Ottawa, pour le poste d’administrateur de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il s’agit du numéro deux derrière l’ex-ministre rwandaise Louise Mushikiwabo, qui va succéder officiellement à la Canadienne Michaëlle Jean en début d’année 2019.

Le choix d’une candidature Canada-Québec pour le poste d’administrateur avait été discuté un peu avant le dernier sommet francophone. C’est à ce prix que les deux gouvernements ont convenu de larguer publiquement Mme Jean, avant même la réunion d’Erevan, une démarche étonnante. Mais en dépit de tous les messages, cette dernière avait décidé d’aller jusqu’au bout, de rester en piste jusqu’à l’élection. Or, les jeux étaient faits en faveur de la Rwandaise dès lors que le président français Emmanuel Macron avait indiqué sa préférence pour la ministre de Paul Kagame, président du Rwanda. Si elle n’était pas choisie, Mme Beauchamp avait décidé de rentrer au Québec au printemps 2019 – avec son conjoint, elle a acheté une maison à Saint-Bruno.

Le poste d’administrateur est névralgique à l’OIF, dont le siège social se trouve à Paris. Sans que ce soit formellement écrit, il est admis que la fonction est confiée à un fonctionnaire des « pays du Nord » quand la présidence est allée à un représentant du Sud – de l’Afrique, par exemple. Fonctionnaire de carrière, ex-délégué du Québec à Paris, Clément Duhaime avait occupé cette fonction sous la présidence du Sénégalais Abdou Diouf. Député péquiste défait le 1er octobre, Maka Kotto, d’origine camerounaise, a récemment sondé pour mesurer ses chances.

Étonnamment, Ottawa avait fait circuler le nom de Martin Coiteux, ex-ministre libéral, une option écartée depuis. Dans un premier temps, le gouvernement Couillard avait proposé le nom de Michel Audet, délégué du Québec à Bruxelles et ex-sous-ministre des Relations internationales.

Pour la délégation, Québec souhaite que les choses bougent rapidement. Le nouveau délégué devrait être en poste pour la visite officielle de François Legault à Paris au début de 2019, un crochet dans le périple traditionnel pour le Sommet économique de Davos, en Suisse.

Pour Paris comme pour l’ensemble des délégations, François Legault souhaite nommer des gens qui ont un profil économique. Pour trouver la perle rare, le chef de cabinet Martin Koskinen et le secrétaire général, le premier fonctionnaire Yves Ouellet, ont lancé des perches dans des réseaux parfois étonnants. Par exemple, Koskinen a évoqué cette nomination auprès de Stéphane Le Bouyonnec, candidat caquiste qui s’est retiré en campagne électorale, mais qui s’est montré peu intéressé, semble-t-il. Mais dans les milieux d’affaires à Montréal, les spéculations vont bon train, de Henri-Paul Rousseau, l’ancien patron de la Caisse de dépôt et placement, jusqu’à Christiane Germain ou Jean-François Lépine, qui étaient proches de Legault à l’époque où une petite poignée de disciples rêvaient avec lui d’un troisième parti dans son salon d’Outremont.

Pour utiliser une expression bien hexagonale, la Délégation générale de Paris est le poste « régalien » des délégations du Québec. Le seul qui jouisse d’un statut diplomatique aux yeux du pays hôte. Dans les autres postes, des candidats attirés par le prestige diplomatique ont cruellement déchanté. Le journaliste-vedette Pierre Nadeau avait vite claqué la porte de la délégation de Boston, où le gouvernement Parizeau venait de le nommer. André Boisclair avait vite fait le tour du jardin à New York. Ami de Jean Charest, George MacLaren ironisait ouvertement devant des proches ; son poste de délégué à Londres se résumait trop souvent à aller chercher les ministres québécois qui arrivaient à l’aéroport ; il a tout de même fait tout son mandat.

Les nominations à l’étranger peuvent sortir du sérail partisan. Brian Mulroney avait innové en choisissant le charismatique Stephen Lewis, chef du NPD ontarien, comme représentant du Canada à l’ONU. Jean Chrétien avait nommé Kim Campbell, ex-chef du Parti progressiste-conservateur, comme représentante à Los Angeles. Plus récemment, à l’automne 2017, Justin Trudeau a surpris beaucoup de monde en choisissant Isabelle Hudon, proche du Parti conservateur, comme ambassadrice à Paris.

Un autre poste devrait bouger prochainement, puisque Jean-Claude Lauzon, à New York, est en dernière année de mandat. La nomination de ce proche du regretté Jacques Daoust, ministre libéral, avait été critiquée. Elle avait été jugée trop partisane par l’opposition péquiste, qui avait pourtant nommé André Boisclair au même poste. Pour New York, une proche de l’équipe Legault est toute prête à lever la main : Catherine Loubier était arrivée de chez Stephen Harper pour préparer la « transition » à Québec. Elle devait partir rapidement, mais elle est toujours à bord. Son conjoint est à New York. Problème de taille, elle n’a pas du tout le profil économique souhaité.

La difficulté pour Paris est que le candidat retenu doit être perçu comme étant en parfaite intelligence avec le premier ministre.

C’était le cas par exemple quand Yves Michaud y représentait René Lévesque – les deux hommes étaient des amis de très longue date. C’était l’inverse à l’arrivée en poste de Lucien Bouchard – Jacques Parizeau venait de nommer Marcel Masse rue Pergolèse, le premier ministre l’a ignoré pendant deux ans. Issu de la fonction publique, Michel Robitaille avait une valeur ajoutée ; il était un proche de Jacques Audibert, ex-consul de France à Québec devenu conseiller économique du président François Hollande.

Pour le Québec, le poste de Paris pose un enjeu particulier : la cohabitation avec l’ambassadeur du Canada n’est pas toujours de tout repos. Proche des libéraux fédéraux, Michel Dupuy avait donné du fil à retordre à la déléguée Louise Beaudoin au milieu des années 80.

La situation se répète actuellement. Isabelle Hudon, l’ambassadrice du Canada, semble avoir compris qu’occuper son espace signifiait occuper tout l’espace. Elle se met constamment en vedette, fait sa promotion personnelle tout autant que celle du Canada. Ainsi, souvent, elle « vole dans les plumes », une autre expression hexagonale, de la petite délégation québécoise.

Un exemple tout récent : le Québec finance les Entretiens Jacques Cartier, un moment important dans l’année pour sa relation avec la France. Or, la toute récente édition, à Lyon, a vu Mme Hudon y intervenir sans nuances, décrivant l’événement comme un jumelage entre Lyon et Montréal où le gouvernement du Québec faisait de la figuration. La déléguée Beauchamp brillait par son absence, trop occupée à s’occuper à la Délégation, à Paris, du registre des signatures destinées à rendre hommage à Bernard Landry qui venait de mourir.

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