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« Allô, c’est Keith Richards ! »

À l’occasion de la ressortie de son premier album solo, le guitariste des Rolling Stones a appelé Philippe Manœuvre pour sa seule interview française.

Issigeac, France. Il est 21 h 30 tapantes. Le téléphone sonne. Keith Richards : « Salut mec, c’est Keith Richards ! » (éclat de rire gargantuesque, le vieux pirate est très en forme). Philippe Manœuvre : « Bonsoir Keith ! » Je voudrais tout de suite préciser ceci en introduction : nous avons fait notre premier entretien en 1979… Et nous revoilà, les mêmes, quarante ans plus tard. Keith Richards : « Félicitations, au moins on est vivants, mec ! »

Paris Match : Alors, cet album Talk is Cheap, quelle est son histoire ?

Keith Richards : J’ai récemment découvert qu’une maison de disques voulait le rééditer. J’ai toujours pensé que ce disque aurait mérité un peu plus d’attention à l’époque, il y a trente ans. [Il rit.] Je me suis tellement amusé à le faire et j’ai tellement appris à l’époque… Soudain je travaillais avec des gens nouveaux, Steve Jordan, le batteur, et toute une smala de potes… Pendant que j’enregistrais ce disque, j’ai eu une sensation de déjà-vu… Comment dire ? J’ai ressenti la même ambiance qu’au tout début des Stones. Tu piges ? Je me suis dit : « Putain, c’est pas possible ! Tu avais réussi à monter un groupe formidable dans ta vie, c’était déjà bien », mais là, j’en avais un deuxième et j’ai trouvé ça magnifique !

Mais le but ultime de ce disque, c’était de sauver les Rolling Stones, non ?

Je l’ai effectivement enregistré car les Stones étaient en jachère. Un gros hiatus… Je parle de 1986… J’ai eu cette conversation avec Charlie [Watts] et il m’a dit : « Si tu songes à faire un truc en dehors, appuie-toi sur Steve Jordan. Il a le truc. » J’ai suivi son conseil, un des meilleurs qu’on m’ait jamais donné.

Il y avait eu l’expérience Aretha Franklin, d’abord, non ?

Tout est parti de là. J’ai eu un appel d’Aretha qui souhaitait enregistrer une version de Jumpin’ Jack Flash avec moi. « Madame, je suis votre homme ! » Mais Aretha me dit : « Je ne prends plus l’avion, je ne veux plus voyager. » Tu aurais répondu quoi ? « Aucun problème Madame, nous prendrons l’avion pour Detroit ! » Steve Jordan et moi jetons quelques affaires dans des sacs, direction Detroit et là on enregistre Jumpin’ Jack Flash avec Aretha. À ce moment, on me propose de réunir un groupe pour fêter l’anniversaire de Chuck Berry. C’est le projet de film Hail ! Hail ! Rock’n’Roll. Steve Jordan et moi mouillons le maillot. On retrouve notamment le premier pianiste de Chuck, le fameux Johnnie Johnson. Ensuite, naturellement, ça a pris des mois. Répétitions, tournage… Soudain, pour la toute première fois de ma vie, je me retrouvais à enchaîner les projets et à travailler en dehors des Rolling Stones. Grande première ! Quand je repense à cette période, en fait, j’attendais que quelqu’un dise : « Et si on faisait une tournée des Stones ? » Mais l’appel ne venait pas.

L’appel de qui ?

De Mick, à l’évidence ! Quelle affaire ! Me voilà condamné à rôder chez moi, dans ma propre maison, cherchant un truc à faire. Du coup, quand Steve Jordan et moi finissons le film de Chuck Berry, nous avons envie d’un autre projet ensemble. On commence à monter un groupe. Avec des types étonnants : Waddy Wachtel, Bobby Keys, Ivan Neville, Charley Drayton. Johnnie Johnson monte à bord. Qui pourrait refuser une aubaine pareille ?

Justement, pour une fois, les titres inédits en bonus sont fascinants. On entend une Blues Jam avec Johnnie Johnson qui relève du fabuleux. Vous enregistrez ça quand ? Pour vous chauffer les doigts, ou tard dans la nuit ?

Ces titres dont tu parles… Clairement… en studio, on fait des jams tout le temps. Mais à l’époque, on ne pouvait simplement pas sortir ça. Travailler avec Johnnie Johnson et relancer sa carrière, c’était grand. On parle tout de même d’un génie du piano qu’on a retrouvé chauffeur de bus pour personnes âgées à Saint-Louis, Missouri ! Il emmenait des papys et des mamies de la maison de retraite à la salle de bingo…

Il jouait du piano sur tous les premiers 45 tours Chess de Chuck Berry, si importants pour vous à l’époque !

Exactement ! J’ai demandé à Chuck Berry : « Il paraît que Johnnie Johnson est toujours vivant ? » Et Chuck : « Ah bon ? T’as qu’à l’appeler ! » Comme ça. Décontracté. Chuck était un bonhomme tout à fait étrange, une énigme humaine. J’étais soufflé. Ces deux-là ne s’étaient pas adressé la parole depuis vingt ans ! Pour moi, le vrai point fort du film, c’était ça, faire rejouer Chuck et Johnnie ensemble. Les deux y ont gagné une nouvelle carrière…

Une légendaire anecdote sur Talk is Cheap prétend que vous auriez fait écouter personnellement le disque terminé à Mick Jagger, qui serait reparti les larmes aux yeux. Est-ce vrai ?

Philippe, un peu d’histoire ! Dans mon souvenir, Mick était en pleine tournée solo en Australie quand Talk is Cheap est sorti. Ça fait un peu loin pour lui apporter le disque… Désolé pour la légende. Vers 1985, que s’est-il vraiment passé ? Mick et moi venions de passer vingt-cinq années à travailler non-stop pour les Rolling Stones. Je n’ai pas été surpris que quelqu’un dans le groupe ait envie de déployer ses ailes pour aller visiter seul le vaste monde. Quoi de plus naturel ? Mais moi, personnellement, je n’allais pas rester sur mon cul pendant que l’autre essayait ses ailes. [Il rit.] Donc Steve et moi nous sommes dit : « Nous avons des putains de nouvelles chansons et cet incroyable groupe, enregistrons », et soudain, c’est devenu de la joie, une vraie promenade de plaisir. Ce groupe était grand. On a donné de l’amour.

Sur cet album vous devenez un leader…

Soudain, c’était moi le chanteur du groupe. J’ai découvert le boulot que fait Mick. Énorme. Mon boulot vocal avec les Stones, c’est simplement de soutenir Mick. Je chante ici ou là, dans le fond. Là, soudain, je chantais tout le temps, devant.

On a raconté que vous aviez entièrement arrêté de boire, est-ce vrai ?

Entièrement ? Non, je n’ai jamais promis ça. [Rires homériques]. J’ai dit que j’arrêtais les alcools forts, les trucs durs. Je suis un homme raisonnable désormais, je m’octroie un verre de vin, une bière, et ce sera tout, merci encore.

Je réécoutais l’album Aftermath, 1966, qui commence par Mother’s Little Helper et sa fameuse première phrase : « Putain, c’est chiant de vieillir. » Vu de 2019, vous maintenez ?

Pardon, je plaide coupable, j’ai écrit ça à l’âge de 23 ans ! Je voyais ça comme ça à l’époque. En fait, c’est tout l’inverse. Je le découvre chaque jour et ça me fascine. On reste le même à l’intérieur. On ne vieillit pas, on évolue. Ma fin de vie me passionne. Je ne me sens pas du tout vieux, sauf quand je me rase et que je me vois dans la glace, putain, on rajeunit pas.

Quelle est votre relation avec Mick ? Sur scène, à Marseille, on avait l’impression d’une amitié retrouvée, je me trompe ?

Non ! Et je voudrais profiter de l’occasion pour remettre les choses en perspective : 98 % du temps, Mick et moi sommes d’accord sur tout. Le public n’entend parler que des 2 petits pour cent qui fâchent ! Mick et moi sommes comme tout le monde. Nous avons nos engueulades et nos discussions, mais il faudrait arrêter d’en rajouter là-dessus. De plus, depuis peu, Mick fait exactement ce qu’on lui demande, ce qui est bien. [L’interview a été réalisée avant l’annonce des problèmes de santé du chanteur et l’annulation de la tournée américaine.]

Ce n’est pas un scoop, vous avez suggéré dans la presse anglaise que les Rolling Stones allaient enregistrer leur premier album de nouveau matériel depuis quatorze ans. Pouvez-vous le confirmer ?

Non seulement je confirme, mais j’ajoute que ça prend tournure, des titres ont été mis en boîte il y a quinze jours. Depuis un an, Mick et moi avons beaucoup écrit ensemble, les yeux dans les yeux. Nous nous rencontrons face à face environ tous les deux mois, nous jetons des idées de chansons sur la table et nous grattons. Tout ce travail va porter ses fruits, et il se pourrait que nous ayons quelque chose à vous présenter pour la fin de l’année…

Pourriez-vous un jour rejouer avec les Winos, qui vous accompagnaient ?

Pourquoi pas ? On se voit toujours, on est potes, on est juste une bande de pochetrons attendant qu’on nous propose un boulot !

Merci Keith pour cet entretien !

Merci brother, take it easy, allright.

Et il raccroche. 

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