Peter Singer

Comment être un « altruiste efficace » ?

L’altruisme efficace
Peter Singer
Traduit de l’anglais par Laurent Bury
Éditions Les arènes
En librairie autour du 15 octobre

Combien donner et à qui lorsqu’on veut vraiment agir, concrètement ? C’est la question que se posent ceux qui pratiquent « l’altruisme efficace », un mouvement lancé par l’Australien Peter Singer – qu’on présente souvent comme « le philosophe vivant le plus important de notre époque ». Dans son dernier ouvrage traduit en français, le professeur de philosophie, d’histoire et de bioéthique (qui, avec sa femme, donne plus du tiers de ses revenus annuellement à des œuvres de charité) nous présente des gens qui ont décidé d’apporter une réelle contribution, et nous explique comment on peut maximiser l’aide aux plus démunis. Nous l’avons joint à l’Université de Princeton, où il est titulaire de la Chaire d’éthique.

Qu’est-ce que l’altruisme efficace ?

C’est un mouvement basé sur l’idée qu’on ne devrait pas vivre seulement pour soi, qu’une partie de notre vie devrait être consacrée à améliorer le sort du monde. Il y a un mouvement social émergent composé d’individus qui croient en cette idée d’altruisme efficace et qui utilisent les informations disponibles pour maximiser leurs dons et leur impact. C’est la partie « efficace » de l’affaire. Il y a 10 ans encore, on ne discutait pas de ces choses-là, mais aujourd’hui, il y a suffisamment d’information disponible en ligne pour pouvoir agir de manière à ce que nos dons en argent soient maximisés.

Comment ce mouvement est-il né ?

Il y a un lien avec un texte que j’ai écrit en 1972 intitulé Famine, richesse et moralité et avec le livre Sauver une vie que j’ai publié quelques années plus tard. Des étudiants en philosophie de l’Université Oxford ont voulu pousser cette idée et la concrétiser. Ils se sont demandé : que peut-on faire pour aider les gens qui vivent dans une pauvreté absolue ? Ils ont conclu que plus on avait d’information à notre disposition et plus notre action pouvait être ciblée et efficace. Certains d’entre eux ont fait des choix de vie en fonction de cela, en empruntant par exemple un parcours professionnel plus lucratif dans le seul et unique but de gagner un plus gros salaire afin de donner davantage. Ils donnent systématiquement une partie de leurs revenus et s’assurent que ce don a un véritable impact sur le terrain. Pour eux, l’altruisme efficace est devenu une éthique de vie.

Dans votre livre, vous présentez un de vos anciens étudiants, un jeune homme brillant qui a hésité entre le travail humanitaire et un emploi lucratif dans le secteur financier. Il a finalement choisi la seconde option. N’y a-t-il pas une contradiction entre, d’une part, travailler pour une entreprise capitaliste qui participe à la création d’inégalités et, d’autre part, vouloir combattre ces inégalités ?

Certaines personnes ont le tempérament, les compétences et les habiletés pour faire beaucoup d’argent dans le secteur financier. Prenons quelqu’un qui souhaite donner son argent pour éradiquer la pauvreté dans le monde. Il travaille dans une banque, il est très bon dans son travail et il contribue à enrichir les actionnaires de la banque. Si cet individu n’avait pas accepté l’emploi, quelqu’un d’autre l’aurait fait, une personne qui n’a peut-être pas à cœur d’aider son prochain. Dans ce cas, il vaut mieux que la personne altruiste travaille dans le milieu financier plutôt que dans le milieu communautaire. Elle gagnera beaucoup d’argent, en donnera donc plus à des organismes vraiment efficaces sur le terrain et améliorera la vie de milliers de personnes. Une action bien plus utile que si elle avait occupé un emploi dans un organisme non gouvernemental qui travaille auprès des plus démunis. Cette personne ne contribue donc pas à créer des inégalités, elle les réduit.

Comment choisir qui on aide ? Doit-on aider la famille pauvre de notre quartier ou les habitants extrêmement pauvres d’un village africain ?

Généralement, si vous vivez dans un pays aisé, vous en aurez davantage pour votre argent si vous aidez un pays en voie de développement. Disons une famille de quatre qui vit sous le seuil de la pauvreté au Canada, avec un revenu annuel de 20 000 $. Si vous lui donnez 1000 $ par année, cela ne changera pas grand-chose. Par contre, si vous donnez 1000 $ par année à un Africain qui gagne 2 $ par jour, vous venez de doubler son revenu annuel et vous améliorez grandement sa vie. Cela lui permettra peut-être d’acheter du fertilisant qui aura un impact sur ses récoltes. Peut-être que cela lui permettra de lancer sa propre petite entreprise ou d’acheter de l’équipement. Dans tous les cas, votre don aura été plus efficace en donnant à la personne dans un pays en voie de développement.

En 1975, vous avez écrit La libération animale, un livre devenu une référence au sein du mouvement pour la défense des animaux. Que dire des gens qui préfèrent donner leur argent à la cause animale plutôt qu’à leurs semblables ? Est-ce aussi valable ?

C’est difficile de comparer, car c’est difficile de savoir ce que les animaux ressentent, mais il existe des preuves qu’on peut mieux agir pour les animaux dans certaines situations. Prenons le cas des animaux de fermes industrielles. On parle de plusieurs milliards d’animaux de ferme chaque année, un nombre plus important que la population des États-Unis. Si on peut réduire la souffrance de centaines d’animaux pour la même somme qu’il faudrait pour aider un humain, rendu là, on peut se poser la question et opposer les deux. Mais de manière générale, il n’y a pas de véritable façon de savoir exactement où tracer la ligne entre ce qui est moralement mieux.

On entend régulièrement des histoires de fraude, de détournement de fonds dans les organismes de charité. Comment peut-on faire confiance et être assuré que l’argent se rendra à bon port ?

Il est impossible de vérifier tous les organismes de charité. On peut faire confiance à un très petit nombre d’entre eux, mais il y en a qui sont très rigoureux, comme givewell.org ou encore thelifeyoucansave.org. Ce sont des organismes complètement indépendants qui produisent une évaluation rigoureuse de leur démarche. Ils ont également des gens sur le terrain qui évaluent l’impact de leurs interventions. En général, mieux vaut se fier à ces organismes qui font preuve de transparence.

Sois femme et tais-toi !

Mary Beard est une érudite et une formidable vulgarisatrice. Son « manifeste » est composé de deux conférences données en 2014 et 2017, dans lesquelles elle explique de manière limpide comment les femmes ont toujours été exclues du pouvoir. La professeure de Cambridge replonge dans l’Odyssée d’Homère pour nous faire réaliser que Télémaque a intimé à sa mère, Pénélope, de se taire et de ne pas s’immiscer dans le débat public. On remonte loin ! Beard puise chez les Grecs et les Romains pour étoffer son propos et tire le fil jusqu’à des figures plus contemporaines comme Teresa May et Hillary Clinton. Alors qu’on souligne le premier anniversaire du mouvement #metoo, et que Brett Kavanaugh vient d’être nommé à la Cour suprême malgré le témoignage accablant de Christine Blasey Ford, le moment ne peut être mieux choisi pour lire ce petit livre vivifiant.

Les femmes et le pouvoir – Un manifeste

Mary Beard

Traduit de l’anglais par Simon Duran

Perrin

« Rebrander » le Canadien français

Touche-à-tout de l’écriture, Alexandre Soublière est l’auteur de Charlotte Before Christ (premier roman fort remarqué, en 2012), d’une websérie, de chansons et de campagnes publicitaires. Il vit désormais à Vancouver, ce qui lui donne une certaine distance pour réfléchir au Québec. Son nouveau livre est un ouvrage dans lequel le jeune homme se questionne sur son identité et sa culture. Que signifie être canadien-français aujourd’hui (expression pour ainsi dire bannie de notre vocabulaire et que Soublière souhaite « rebrander ») ? « Le français devrait être une forteresse qui protège et solidifie notre culture, sans en être nécessairement le cœur », écrit-il, provocateur. Plus loin, il affirme qu’« au Québec, pour être considéré comme subversif, un artiste doit être fédéraliste ou conservateur ». Bref, on voit bien que Soublière rue dans les brancards et souhaite provoquer un débat. Il le fait dans une forme originale, une langue vivante, et même si on se perd parfois dans le récit de sa vie personnelle, les questions qu’il soulève valent la peine d’être débattues.

La maison mère

Alexandre Soublière

Boréal (collection Liberté grande)

Hulot le lucide

Coup de théâtre le 28 août dernier lorsque Nicolas Hulot, ministre d’État de la Transition écologique au sein du gouvernement Macron, annonce en direct sa démission sur France Inter. Quelques mois auparavant, il avait accordé une longue entrevue à Éric Fottorino, directeur de l’hebdomadaire Le 1, dans laquelle il déclarait : « On a pensé qu’en se connectant, le monde allait se mutualiser, qu’on allait réduire les inégalités et mettre des moyens en commun. Cela n’a eu qu’un effet, exposer les inégalités. On a ajouté à l’exclusion un élément explosif qui est l’humiliation. Dans ces humiliations, il y a l’injustice écologique et climatique. » La lecture de cette entrevue est d’autant plus pertinente que dans son dernier rapport, le GIEC réitère l’urgence de la situation. Hulot est-il réaliste ou défaitiste ? Chose certaine, ses propos dérangent et font réfléchir.

Ne plus me mentir – Entretiens avec Nicolas Hulot

Préface d’Éric Fottorino

Éditions de l’Aube (collection Le Un en livre)

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