Les derniers sont les premiers

En janvier, les Blues de St. Louis occupaient les bas-fonds du classement général de la LNH. Aujourd’hui, ils sont champions de la Coupe Stanley.

Analyse

La belle histoire

Il y a de ces histoires qui se terminent de la bonne manière. De longues sagas, remplies de détours, où tout tombe à sa place au dernier moment. Chaque intrigue trouve sa conclusion, comme une série télé parfaitement ficelée.

C’est la manière de résumer la saison improbable des Blues de St. Louis. C’est aussi la manière de résumer ce match numéro 7 pour la Coupe Stanley, gagné 4-1 par les Blues contre les Bruins de Boston.

Ryan O’Reilly est celui qui a le mieux résumé l’aventure, avec un grand A. O’Reilly est d’ailleurs la personne parfaite pour le faire. C’est celui qui est devenu le cœur et l’âme des Blues. La valeur sûre quand tout le monde se remettait en question tandis que les Blues étaient au dernier rang de la LNH, le 3 janvier au matin.

C’est O’Reilly, au moment de son échange à St. Louis, qui a tout bonnement lancé à son nouveau patron Doug Armstrong : « Allons chercher cette Coupe. »

Presque logiquement, c’est lui qui a gagné le trophée Conn-Smythe, remis au joueur par excellence des séries éliminatoires, malgré une côte fracturée. Il s’est blessé d’abord contre les Stars de Dallas, il a empiré son mal contre les Sharks de San Jose. Il a remercié l’équipe médicale de lui avoir permis de gérer la douleur. Imaginez, est-ce que quelqu’un aurait vraiment pu deviner son état, à le voir se battre pour chaque rondelle ?

« C’était difficile au début de la saison. On avait les morceaux en place, les attentes étaient élevées, mais nous étions incapables d’établir quoi que ce soit. On avait un bon match, puis on s’écroulait le suivant. On se remettait en doute, on était frustrés, mais on a travaillé fort. On avait plusieurs bons leaders.

« Puis avec le temps, ça a cliqué. Craig Berube nous a dit de jouer dur, d’essayer d’aller chercher chaque rondelle. Puis Jordan Binnington est arrivé, avec sa confiance, son excitation. Il a gagné des matchs à lui seul. On a trouvé le moyen de connaître du succès, en étant difficiles à affronter, en frustrant l’adversaire. Comme groupe, nous avons trouvé notre identité et nous avons su garder notre calme. Il y a eu des rechutes, mais nous nous sommes battus.

« D’être ici aujourd’hui, de gagner avec ces gars-là, il y en a tellement qui ont travaillé tellement fort pour ça. Ils ne pensaient jamais à eux. C’est incroyable. »

Dans ce match sans lendemain, O’Reilly a joué en géant, encore. Il est devenu le troisième joueur de l’histoire de la LNH à marquer le premier but de son équipe à quatre reprises en finale de la Coupe Stanley. Il a inscrit ce but en redirigeant un tir de Jay Bouwmeester, après avoir gagné coup sur coup trois corps-à-corps.

Binnington

À ce moment-là, les Bruins avaient pourtant contrôlé l’essentiel de la première période, mais ils se butaient tir après tir sur Binnington. Il y a eu Patrice Bergeron sur un retour, Brad Marchand de l’enclave, David Krejci presque en échappée, Marcus Johansson au filet. Arrêt après arrêt, jusqu’au bijou de la jambière aux dépens de Joakim Nordstrom en milieu de troisième période. Quelques minutes plus tard, les Blues faisaient 3-0, et le dossier était réglé. L’importance d’un gardien qui donne confiance, expliquée en une séquence.

D’ailleurs, Binnington est devenu hier le premier gardien recrue de l’histoire à gagner 16 matchs en séries. Sa performance est aussi au diapason de son habitude de devenir un surhomme après une défaite. Sa fiche en séries après une défaite est de 8-2, avec une moyenne à 1,78 et une efficacité de ,937.

Son parcours est exceptionnel. Il a été prêté par l’organisation des Blues de St. Louis aux Bruins de Providence, dans la Ligue américaine, car il ne figurait pas vraiment dans les plans de l’équipe. Il jouait le rôle d’éternel négligé, malgré ses efforts. Il s’est battu dans la Ligue américaine, jusqu’à se faire rappeler par les Blues. C’est là qu’il a pris son envol et qu’il a contribué à changer le cap d’une saison qui allait droit dans le mur. De zéro à héros.

On a presque vu sourire l’homme de glace, maintenant champion.

« C’est une belle fin de l’histoire. C’était la seule fin possible, c’était une année incroyable. Je ne peux pas y croire. »

— Jordan Binnington

Il y a eu O’Reilly, il y a eu Binnington. Les deux se sont échangé les compliments. Binnington au sujet d’O’Reilly, éloquemment : « C’est une légende. C’est un joueur incroyable, un coéquipier incroyable. »

Mais il y a eu tellement d’autres histoires qui ont trouvé leur dénouement hier. Alex Pietrangelo, par exemple, capitaine exemplaire, auteur du deuxième but des Blues avec quelques secondes à jouer en première période. Un but, une aide, un différentiel de + 3, presque 26 minutes de jeu, 4 tirs bloqués, mais tellement plus que ça. Il était toujours au bon endroit défensivement, il relançait l’attaque avec brio. Les meilleurs des Bruins ont été mis en boîte au moment le plus important. Inspirant.

Inspirant, comme la fiche des Blues sur la route en séries, à 10 victoires et 3 défaites, exceptionnelle de courage. C’était presque logique que la saison se conclue dans l’euphorie, mais loin de St. Louis.

Comme Bouwmeester, qui est passé de défenseur laissé de côté à défenseur le plus utilisé lors du septième match de la finale de la Coupe Stanley. Il l’a enfin, sa Coupe, après 1184 matchs dans la LNH.

Dans la folie des célébrations sur la glace, au milieu des joueurs brisés mais en extase, des membres de la famille et des amis qui avaient envahi l’endroit, il y avait Bouwmeester. Calme, comme toujours, qui a su trouver les mots.

« On a persévéré… C’est une histoire plutôt bonne. »

Blues de St. Louis

L’euphorie de la victoire

La sensation est toujours spéciale quand on embarque sur la glace en même temps que la coupe Stanley. De voir les joueurs célébrer avec leurs proches, conjointes, enfants, parents, dans l’euphorie de la victoire.

David Perron avait plus ou moins envie de parler mardi, à la veille du match. Maintenant champion, il n’avait plus de filtre.

« David, à quel point es-tu magané, après deux saisons de suite à atteindre la finale ?

– Je suis en train de perdre la voix. Je n’ai plus d’énergie. Ça fait deux ans de suite que je vais en finale. Je vais profiter de mon été. »

Ryan O’Reilly lui aussi a eu sa version de la réponse sur l’exigeante saison, d’autant plus qu’il venait de disputer son 108e match.

« J’ai toujours cru qu’on pourrait réussir, mais c’est épuisant. Je suis tellement épuisé… »

Évidemment, Perron s’est imaginé un scénario où la Coupe Stanley lui échappait deux années de suite en finale. L’idée lui a traversé l’esprit, avant le quatrième match, au moment où les Bruins avaient l’avance 2-1 dans la série.

« Ça nous prenait absolument la victoire. Quand on l’a eue, j’ai commencé à y croire. C’est comme si, dans ma tête, on avait franchi une étape. »

Il s’est aussi réjoui d’avoir pu jouer un rôle de premier plan dans cette conquête, sur un trio très efficace avec Ryan O’Reilly et à tour de rôle Samuel Blais et Zach Sanford. L’an dernier, comme il l’avait admis avant la finale, il avait dû combattre une blessure au cou et un virus. Il n’avait jamais réussi à s’établir comme un incontournable et avait même été laissé de côté en finale.

« Je n’avais pas ma santé l’année passée. C’était extrêmement difficile de vivre ça, je n’en parlais même pas à mes coéquipiers. J’essayais de ne pas être une distraction. J’essayais de faire une différence, mais je n’étais pas capable.

« Cette année, j’avais un trio constant avec O’Reilly. Il gagne le Conn-Smythe, et le pire c’est qu’au début, on disait qu’il avait des séries ordinaires. Imaginez. J’ai toujours cru en lui, c’était notre meilleur joueur. »

Comment pourrait-il décrire l’improbable parcours des Blues, qui sont littéralement passés de derniers à premiers ?

« On n’arrête jamais, on trouve tout le temps le moyen. On a perdu 7-2, on a perdu 5-1 en finale. Notre groupe est incroyable. »

— David Perron

En tout cas, Perron a promis d’amener le trophée au lac Memphrémagog cet été. La coupe Stanley passera aussi par Montmagny, entre les mains de Samuel Blais.

À 3-0 pour les Blues, qu’est-ce qui lui passait par la tête ?

« Que j’allais être un champion de la Coupe Stanley. C’est arrivé, et je n’ai pas de mots pour le décrire. On n’a jamais lâché, on a toujours travaillé fort. Je n’ai jamais abandonné dans la vie et aujourd’hui je suis champion de la Coupe Stanley. »

« Indescriptible »

À l’autre bout de la glace, il y avait Pat Maroon qui dansait avec son fils Anthony. Leur histoire est belle et elle fait aussi partie de l’ADN des Blues. En résumé, Maroon a accepté un contrat plus modeste des Blues pour pouvoir vivre avec sa famille, établie à St. Louis. Il en avait assez de quitter les siens à chaque début de saison. Le voici champion, avec l’équipe de son enfance.

« J’avais une vision où on gagnait à la maison. Mais on a gagné à Boston, et je ne peux pas attendre de me rendre à la maison et de célébrer avec nos partisans. »

« Je n’oublierai jamais ça. St. Louis, c’est chez moi maintenant. J’en veux plus encore. »

— Pat Maroon

Et combien de temps dureront les célébrations cet été ? « Longtemps, je vous le jure. »

Dans la salle de conférence, Ryan O’Reilly souriait à belles dents, avec le trophée Conn-Smythe à ses côtés.

« C’est indescriptible. C’est le but ultime. Je regarde les noms sur ce trophée, et de faire partie de ce groupe… J’ai fait semblant que j’étais la plupart de ces joueurs quand j’étais enfant. C’est immense. J’ai tellement de gens à remercier.

« Je ne serais pas ici sans mes parents, sans leurs sacrifices de temps et d’argent. C’était émotif de les voir sur la glace. Ils ont mis leur vie de côté pour leurs enfants, je ne peux pas les remercier assez. »

L’entraîneur-chef Craig Berube, qui le suivait sur le podium, avait encore le visage impassible du vétéran qui a tout vu. La mimique contrastait avec sa casquette de champion. Quelle a été la force de son équipe, jusqu’aux grands honneurs ?

« L’équipe. Les joueurs pensaient d’abord à l’équipe. C’est le message depuis longtemps, ils l’ont assimilé. Nous sommes champions, mais quand ils l’ont compris à la mi-décembre, avec Jordan Binnington pour solidifier la position de gardien, nous sommes devenus une plutôt bonne équipe. »

« Ça nous brise le cœur »

« C’est difficile de décrire à quel point ça nous brise le cœur. On a travaillé si fort, mais ça ne s’est pas passé comme on voulait. Je n’arrive pas à croire que l’on a échoué. Ce n’était pas le scénario qu’on avait en tête. Mais j’aime ces gars. Nous sommes passés si près. Je les aime tous. Je suis fier de tout le monde qui a travaillé si fort pour se rendre ici. Nous formons tout un groupe. Nous sommes comme une famille, donc ça fait mal. »

– Brad Marchand

« Il n’y a pas de mots pour décrire le sentiment, nous sommes tous très émotifs en ce moment. C’est beaucoup de travail pour atteindre la finale. Nous formons un groupe très uni. Ça fait mal de perdre quand tu passes aussi près. »

– Patrice Bergeron, qui traînait une blessure à l’aine depuis un moment (il l’a aggravée en finale)

 « J’ai aussi vu mon capitaine Z [Zdeno Chara] avec les larmes aux yeux. Les occasions de gagner la Coupe Stanley n’arrivent pas souvent. Quand tu joues dans la LNH depuis longtemps, tu le sais encore plus. Z et moi sommes deux vétérans. Je ne peux pas dire que ça fait plus mal. Mais c’est encore une claque dans la face. »

– Patrice Bergeron 

« C’est un sentiment de vide. L’année a été longue. Il devait y avoir un gagnant et un perdant, et on a été du mauvais côté. Ce n’était pas le scénario espéré, c’est aussi simple que ça. Il n’y avait rien à dire vraiment aux joueurs, autre que de dire que j’étais fier d’eux. Ils doivent partir d’ici la tête haute. Il n’y a pas eu de long discours, c’est tout. J’aurai l’occasion de leur reparler, mais en ce moment, ils ne veulent rien entendre de moi. »

– L’entraîneur-chef des Bruins, Bruce Cassidy

Propos recueillis par Jean-François Tremblay, La Presse

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