Un clown humanitaire au cœur des CHSLD

Il est rond, rouge et se balade d’un CHSLD à l’autre. Non, il ne s’agit pas d’un terrible virus, mais du nez proéminent de Monsieur Yahou, un clown humanitaire qui répand l’amour. Déambulant au gré des établissements touchés par la COVID-19, il injecte des doses de bonne humeur dans des couloirs où les couleurs de l’arc-en-ciel ont rarement filtré.

Peu avant 14 h, Guillaume Vermette franchit les portes du Centre d’hébergement des Seigneurs, un CHSLD montréalais. Comme tous les visiteurs, il se plie aux consignes : couvre-visage et désinfection des mains. Mais pour lui, la séance d’habillage n’est pas finie. Dans une salle commune désertée, il enfile sa panoplie : chaussettes rayées, chemise à frous-frous, chapeau melon, veston et pantalon en tissu africain bariolé. Inévitable cerise sur le gâteau, un nez rouge vient se loger par-dessus le masque sanitaire (« Il amène le focus sur le visage », précise-t-il). Visière vissée sur la tête, Monsieur Yahou est fin prêt à amorcer sa tournée de clown humanitaire.

Il n’en est pas à ses premiers pas en zone de crise, loin de là. En 15 ans, il a montré son nez coloré dans une quarantaine de pays, écumant les camps de migrants et de réfugiés, de la Grèce à la Thaïlande, en passant par Haïti ou la Russie, où il s’est rendu une vingtaine de fois pour divertir des orphelins. Aujourd’hui, ce bénévole à temps plein intervient dans sa propre patrie, secouée par des troubles sans précédent. Pour lui, des situations comme celles de certains CHSLD font figure de crise humanitaire.

« La solitude et la détresse émotionnelle s’y sont décuplées, on y voit un manque de contact humain vraiment important. »

— Guillaume Vermette

Ses dires sont aussitôt corroborés par des oiseaux de papier. Au-dessus de sa tête, dans la salle commune, on remarque des dizaines de colombes blanches suspendues. Sur chacune d’elles, un nom ; celui d’un résidant emporté par la COVID. Au CHSLD des Seigneurs, frappé de plein fouet par la pandémie, on a recensé une centaine de cas et 40 morts. En attendant que le brasier s’apaise, pendant le confinement, Guillaume Vermette intervenait par tablette électronique interposée, un appareil circulant sous plastique de chambre en chambre, permettant de dialoguer avec les résidants. Mais aujourd’hui, c’est en personne qu’il est autorisé à rencontrer les aînés esseulés, son art pouvant ainsi s’exprimer à son plein potentiel.

Prêts pour les pitreries et les farces de fleurs arroseuses ? Une petite seconde. Certains clichés mériteraient de glisser sur une peau de banane. « Je considère qu’un clown n’est pas là pour être drôle ni pour être intéressant. Il peut l’être, mais ce n’est pas l’objectif. Son but, c’est de créer une relation, un contact humain, basé sur l’écoute et le dialogue. C’est un outil fantastique pour des objectifs thérapeutiques », pose-t-il, mettant aussitôt en œuvre sa méthode.

Contacts improvisés

Au bout d’un couloir, installée dans un fauteuil roulant, Wendy Shaw l’attend. Ils se connaissent et la résidante s’avérait impatiente de le retrouver. « Je suis tellement ravi de vous revoir !  », lance Monsieur Yahou, s’agenouillant devant cette survivante, qui avait contracté la COVID-19. « N’oubliez pas que nous avons un rendez-vous galant prochainement !  », poursuit-il, avant de proposer une danse sur un air de Corey Hart, un de ses chanteurs préférés. « Je suis vraiment heureuse quand il est là », confie la dame de 55 ans.

Un peu plus loin, Monsieur Yahou croise Mme Yvon, une autre résidante avec qui il entame un dialogue guilleret, simulant un baise-main, avec visière interposée. Rien n’est préparé, tout est improvisé. « Ça passe par les gestes, les émotions, le visuel. C’est une forme de langage qui ne passe pas forcément par les mots. En CHSLD, on trouve beaucoup d’aînés avec des pertes cognitives, alors je vais passer par un chemin différent. Je suis là pour écouter, proposer ce dont ils ont besoin selon moi », explique Guillaume Vermette, qui détient une formation en théâtre clownesque et un certificat en psychologie.

Semer la bonne humeur

Un tour d’ascenseur plus tard, se dresse sur son chemin un résidant originaire de Chicago. « Je voulais juste vous dire… bonjour !  » L’homme le fixe d’un air hagard, visage fermé. « C’est super, Chicago, nous y irons ensemble un de ces jours !  », poursuit le clown. L’aîné n’est ni hostile ni enjoué, mais parfaitement perplexe. Jusqu’à ce que Monsieur Yahou trouve les bons mots ; et voilà que la bouche rigide ploie sous la bonne humeur pour former, enfin, un sourire.

« Des fois, il y a des refus, c’est correct, c’est juste non. Ils ont eu une mauvaise journée et je sens que la personne n’a pas envie de me voir, alors je la salue et je passe à la suivante », indique celui qui esquive l’infantilisation à tout prix. Parfois, il se transforme en confident. Dans une chambrette surchauffée par la canicule suintent les paroles de Réal Gauthier, cloué au lit. Agenouillé à ses côtés, le clown, sincèrement solennel, tient sa main tremblante dans la sienne et écoute les aspirations de l’homme, ses projets d’autobiographie.

« C’est un cadeau du ciel. Il me ramène à qui je suis », confesse l’aîné à propos du visiteur. Un cadeau pas seulement destiné aux pensionnaires : « Il met de l’ambiance partout, tout le monde va embarquer, y compris le personnel », rapporte Marie Lyne Boucher, technicienne de loisirs au CHSLD des Seigneurs.

Nez à nez avec des difficultés

Rétablir ce contact humain avec les contraintes imposées par la pandémie s’avère épineux, surtout quand son visage, principal outil d’expression du clown, se retrouve à moitié camouflé. « Je m’adapte, en exagérant d’autres choses, avec des postures de théâtre physique pour exprimer plus par le corps et moins par le visage », explique M.  Vermette. Les consignes, qu’il respecte à la lettre, fluctuent d’un CHSLD à l’autre, et même d’un étage à l’autre : les contacts physiques sont parfois permis, mais pas toujours, ce qui le force à adapter ses interventions.

Témoin de situations dramatiques, au Québec ou ailleurs, il doit aussi contrecarrer l’écueil de l’affliction. « Ce qui peut être plus difficile, c’est de développer des relations avec des gens qui meurent. Oui, il y a des deuils. C’est important de prendre soin de soi, de respecter ses limites. Je me suis planté plein de fois en 15 ans », confie le clown, qui se dit affecté par les injustices politiques dans le monde et l’âgisme au Québec. Fort de ces expériences, il compte bien en partager les fruits : après avoir cofondé La caravane philanthrope, un collectif d’artistes humanitaires, il souhaite y donner des formations.

Mais n’oubliez pas : même si elle n’a pas été drôle, Monsieur Yahou vous souhaitera toujours une bonne journée.

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