Autant en emporte le vent

La malédiction de Mammy

C’est une scène mythique qui se veut drôle et attendrissante. Dans le film le plus vu de tous les temps, l’esclavage n’est qu’une jolie histoire de famille. Aujourd’hui, alors que la colère enfle contre les symboles du racisme historique, le distributeur HBO Max retire Autant en emporte le vent de son catalogue... le temps d’y ajouter une contextualisation. Et l’on se souvient enfin du nom de Hattie McDaniel, la nounou de Scarlett.

Elle a choisi une robe du soir bleue, qu’elle a éclairée d’une parure de gardénias. Sa présence au Coconut Grove, la discothèque de l’hôtel Ambassador, à Los Angeles, est une révolution. En temps ordinaire, les Noirs s’y retrouvent uniquement à l’entrée du personnel. Pourtant, pas de battements de tambour. On a misé sur la discrétion : Hattie McDaniel, 44 ans, n’apparaît pas à la table de ses « camarades », Vivien Leigh et Clark Gable. Ni même à celle d’Olivia de Havilland, nominée comme elle pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle. On l’a installée dans un coin sombre, au fond.

Alors, quand elle surgit ce soir du 12 février 1940 pour recevoir son trophée, certains sourires se contractent. Hattie a tout préparé. Elle sait qu’elle est la favorite. David O. Selznick lui a même rédigé un discours… qu’elle ne prononcera pas. Ce moment, personne ne le lui volera.

Elle dit que cet Oscar va illuminer sa vie, mais qu’il ne lui fera jamais oublier d’où elle vient. Applaudissements. Elle sort un mouchoir blanc, et essuie ses larmes comme seule peut le faire une femme qui ne se maquille jamais. Puis elle disparaît, papillon de nuit effrayé par le soleil. Elle n’est pas la seule à pleurer, ce soir-là.

Au même moment, exfiltrée en hâte dans les cuisines de l’hôtel par Irene Selznick, l’épouse du producteur, Olivia de Havilland, laisse éclater son chagrin. Le public ne se rendra compte de rien. Et Olivia aura l’occasion, à deux autres reprises, de recevoir à son tour la précieuse récompense. Le regret, pourtant, reste ancré.

Des années plus tard, elle confie : « J’ai dû être l’une des rares, peut-être même la seule actrice de Hollywood à ne pas vouloir du rôle de Scarlett. D’emblée, j’ai souhaité incarner à travers Melanie des valeurs spirituelles menacées. Le racisme, à l’époque, nous n’en parlions pas. »

Mais les faits sont là. C’est la première fois qu’un acteur noir reçoit un Oscar et, furieux, les sudistes crient leur colère dans les rues. Hattie McDaniel n’y gagne pas un nom pour autant : pour les spectateurs du monde entier, elle reste Mammy, l’esclave pittoresque, l’attendrissante nounou. Car si l’Amérique interdit encore les unions interraciales, si, selon le code Hays, la décence au cinéma proscrit les baisers entre lèvres de différentes couleurs, elle semble trouver naturel qu’une femme noire nourrisse de son lait un bébé blanc, comme elle brosse les cheveux ondulés de sa mère et lui frotte le dos dans son bain.

La ségrégation séparant les deux communautés n’est censée avoir cours que dans le Sud, mais, à Hollywood la démocrate, les seuls rôles auxquels Hattie peut prétendre sont ceux de domestiques.

Et elle en a joué des dizaines. Le plus souvent sans son nom au générique, après avoir commencé par s’imposer à la radio dans le rôle d’une Madame Sans-Gêne des fourneaux. Grand succès, mais petit salaire. Alors à la ville, elle continue à faire des extras.

Hattie connaît la vie. Ses parents sont nés esclaves. Son père vient de Wichita, au Kansas, le dernier État à avoir rejoint l’Union, quelques mois seulement avant la guerre civile. L’affranchissement général qui y fut voté a donné lieu à un premier massacre : 180 personnes exécutées. Les autres n’ont pas eu beaucoup de temps pour fêter leur liberté… Presque aussitôt ils ont rejoint les « régiments de couleur » aux 20 % de pertes, un record.

Mais le père de Hattie, lui, est revenu, il sera pasteur et épousera une chanteuse de gospel. Ils auront treize enfants et s’installeront à Denver où, à 15 ans, Hattie gagne son premier concours de récitation, parrainé par l’Union des femmes pour la tempérance, une association pour la prohibition de l’alcool.

La plupart des enfants McDaniel montent sur scène. Hattie écrit et chante. La grande crise met un terme à ses rêves. Elle n’en fait pas une histoire et, pour survivre, devient « dame pipi » dans un club près de Milwaukee. Mais, comme Charlot dans Les temps modernes, elle bataille afin qu’on l’autorise à sortir des lavabos pour monter sur scène.

Ainsi va la carrière de Hattie McDaniel. Domestique à l’écran, domestique à la ville, et parfois les deux simultanément, ce qui lui permet de répondre aux activistes qui lui reprochent de véhiculer les stéréotypes :

« Je préfère jouer les servantes à 700 dollars par semaine qu’en être une pour 7. »

— Hattie McDaniel

Désormais, ses amis s’appellent Clark Gable, Bing Crosby, Olivia de Havilland. Sur le tournage, ils exigeront que Hattie dispose de sa propre loge – faveur impensable, à l’époque, pour un acteur noir. Des semaines auparavant, ce sont déjà eux qui l’avaient soutenue devant le producteur David O. Selznick pour le rôle de Mammy, gardienne des traditions, fidèle à ses maîtres même après leur ruine. La première dame des États-Unis, Eleanor Roosevelt, y aurait préféré… sa cuisinière.

Autant en emporte le vent, c’est d’abord un incroyable succès de librairie, un million de ventes la première année ! Ça n’empêche pas les réticences : le film va devoir affronter la censure blanche comme les associations noires, qui commencent à réclamer que le cinéma participe à la lutte pour l’égalité.

Un mot surtout est objet d’âpres débats : les comédiens noirs ne veulent pas dire « nègre », terme sans lequel, selon les scénaristes George Cukor puis Sidney Howard, il est impossible de montrer l’hostilité de Mammy et Big Sam (Everett Brown), les gentils Noirs, à l’égard des « mauvais », les agresseurs de Scarlett.

En fils d’émigrés juifs débarqués d’Ukraine après les pogroms des années 1880, David O. Selznick, le producteur, promet d’être vigilant : il demande qu’on élimine les allusions au Ku Klux Klan, négocie, et fait finalement retirer le « N word » (le mot imprononçable) tout en gardant l’idée de présenter le film en avant-première à Atlanta, où le Loew’s Grand Theater n’admet que les Blancs. On ne voudrait quand même pas que les « gens de couleur » utilisent les mêmes toilettes !… Clark Gable et Olivia de Havilland protestent, annoncent qu’ils ne viendront qu’accompagnés de Hattie… qui juge plus prudent de les dissuader. Mammy restera chez elle.

Chez elle, c’est bientôt une jolie maison qu’elle s’offre en 1942, à presque 50 ans, dans le quartier de West Adams, que l’arrivée de quelques Noirs aisés a fait rebaptiser « Sugar Hill ». Ce qui n’amuse pas les voisins, blancs, qui portent l’affaire en justice.

Hattie attendra 1948 pour s’entendre confirmer dans son droit. Elle est emportée, quatre ans plus tard, par un cancer du sein. Elle avait pris soin de rédiger ses dernières volontés : être enterrée dans le cimetière de Hollywood. Mais ça ne lui fut pas accordé. Les morts aussi ont une couleur de peau.

Est-ce une malédiction qui s’est abattue sur les acteurs noirs du film aux 10 Oscars ?

Oscar Polk (le majordome Pork) fut écrasé par un taxi en 1949, à 50 ans. Mais le plus étrange destin fut celui de Butterfly McQueen, la gamine vantarde qui, dans le scénario, promet d’aider Melanie à accoucher. À 69 ans, elle est victime d’une méprise, un chauffeur de car la prend pour une pickpocket et lui parle comme on parle aux Noirs à l’époque : plusieurs côtes cassées. Elle le poursuit en justice et obtient 60 000 dollars de dédommagement. De quoi, enfin, pouvoir retourner dans son Sud natal et s’acheter la modeste bicoque où finir ses jours, tranquille.

Personne ne savait plus qui elle était, ni qu’elle avait tourné dans un des films les plus célèbres du monde. Et puis, le 22 décembre 1995, en rallumant son poêle à mazout, elle a mis le feu à la maison. Et à sa chemise. Brûlée à 70 %, elle est morte à l’hôpital. Elle avait 84 ans.

L’ancienne danseuse n’avait peut-être pas eu la carrière qu’elle méritait mais elle, qui avait joué les idiotes avec tant de talent, avait de quoi être fière : à 64 ans, elle avait obtenu sa licence en sciences politiques. Comme pour se racheter, définitivement.

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