The Chiffon Trenches : A Memoir

Dans les tranchées de la mode

Les lectrices et les lecteurs assidus de Vogue connaissent bien le nom d’André Leon Talley. Directeur de la création de 1988 à 1995 sous l’omnipotente Anna Wintour, ce personnage exubérant, reconnaissable entre tous avec ses tenues chics et ses caftans colorés, est le symbole d’une époque révolue où l’argent coulait à flots dans les magazines de mode. Ami d’Andy Warhol et de Karl Lagerfeld, protégé de Diana Vreeland, Talley revient, dans The Chiffon Trenches, sur une carrière de plus d’un demi-siècle qui l’a amené à côtoyer tous les grands noms de la haute couture. Avertissement : si vous n’aimez pas la mode, ce livre n’est pas pour vous.

L’amour de la mode

André Leon Talley – ou ALT – est né à Washington, mais a grandi à Durham, en Caroline du Nord. Élevé par sa grand-mère et son arrière-grand-mère dans un milieu plus que modeste, il allait à la messe tous les dimanches. C’est à l’église, apprend-on en lisant ses mémoires, qu’il ressent ses premiers émois pour la mode en admirant les robes du dimanche de sa grand-mère et des autres fidèles. Le jeune garçon remarque avec attention les tenues, les étoffes et les chaussures qui l’entourent. Plus tard, il se passionnera pour Jackie Kennedy, son univers et son style. Étudiant brillant, Talley se destinait à une carrière de professeur de français lorsque son destin a croisé celui d’héritiers de la mode. Des rencontres qui l’ont mené à New York, où sa vie a pris une tout autre direction.

Ses influences

Si sa première influence, et la plus importante, demeure sa grand-mère, on peut dire que des marraines et des parrains influents se sont penchés sur son berceau. À commencer par Andy Warhol, qu’il a rencontré au magazine Interview où Talley a été réceptionniste durant quelques mois. Warhol est resté un ami fidèle jusqu’à sa mort. Diana Vreeland, la papesse de la mode à une certaine époque, lui a ensuite ouvert toutes les portes et obtenu quelques emplois qui l’ont mené à Paris, puis propulsé au premier plan de l’univers de la haute couture. Sa plus longue et bizarre amitié est toutefois avec le créateur Karl Lagerfeld, un homme qui se livrait peu, était plutôt jaloux et sans cœur, si on se fie à ce qu’en dit l’auteur, qui vouait tout de même une admiration sans bornes à celui qui a été son mentor.

Les fringues

Si vous n’avez aucun intérêt pour la mode, passez votre chemin, ce livre vous tombera des mains. Mais si vous frémissez à la description d’un manteau de mohair ou d’un plaid, si vous êtes du genre à craquer pour le détail d’une broderie anglaise, de la coupe d’une étoffe ou du pli d’une robe, ce livre vous comblera sûrement. Même chose si l’idée de vous retrouver au front row d’un défilé de mode à Paris ou à Milan vous donne des frissons d’anticipation : vous apprécierez le livre de Talley, qui est truffé d’anecdotes, de descriptions de décors opulents et de dépenses extravagantes. De la porcelaine fine aux tapis moelleux, en passant par des tableaux de Poussin et de Kandinsky, sans compter le luxe inaccessible des hôtels particuliers et des châteaux français, l’univers dans lequel évolue André Leon Talley lorsqu’il travaille pour Vogue, entre autres, n’a aucune commune mesure avec son milieu d’origine. Et il en est conscient. Au-delà des potins et des disputes entre le clan Lagerfeld et le clan Saint Laurent, par exemple, on ne peut pas nier la passion Talley pour la mode et les vêtements. Il se souvient de ce qu’il portait à chaque moment important de sa vie et ne lésine pas sur les descriptions de ses tenues (un veston doublé de foulards Hermès, une chaussure Manolo Blahnik confectionnée exclusivement pour lui, ses caftans aux couleurs chatoyantes)… Il a du style et un flair certain pour renifler les tendances, ce qui explique pourquoi Anna Wintour et Karl Lagerfeld sollicitaient son avis pour à peu près tout.

Anna Wintour

Depuis la sortie de son livre, André Leon Talley, âgé de 70 ans aujourd’hui, multiplie les entrevues dans les médias américains. Tout le monde veut l’entendre parler d’Anna Wintour, patronne de Vogue, une référence qui devra toutefois se redéfinir à l’ère post-pandémie.

On le devine, ça ne s’est pas bien terminé entre Anna Wintour et Talley. Pourtant, il n’a pas hésité à sauter dans un avion en pleine tempête pour rejoindre son ex-patronne lors de la mort de sa mère. Mais ce ne fut pas suffisant pour sauver cette amitié. Selon ses dires (car il y a toujours deux versions à une histoire), la patronne de Vogue l’aurait banni de son entourage quand il est devenu « trop vieux, trop gros et qu’il n’était plus cool ». André Leon Talley ressent beaucoup d’amertume quand il parle de cette ancienne amie, qui, dit-il, est incapable de gentillesse.

Une époque de démesure

Sauter dans un Concorde pour se rendre à Paris à quelques heures d’avis, faire la fête avec Yves Saint Laurent et Loulou de la Falaise, superviser un shooting photo avec Madonna, déjeuner avec Lee Radziwill : André Leon Talley avait accès aux cercles les plus fermés. Il a été témoin de pas mal d’excès aussi. Dans un monde qui carburait au sexe et à la drogue, il dit s’être tenu à l’écart. Victime d’une agression sexuelle à un très jeune âge, il confie avoir renoncé à vivre une relation significative, ce qu’il regrette aujourd’hui.

Victime de racisme

Premier homme noir à occuper un poste de décision dans un magazine de mode, Talley a été victime de racisme à maintes reprises dans sa carrière : on l’a rebaptisé « Queen Kong », on l’a accusé de coucher avec les designers, on l’a dénigré, regardé de haut… Le principal intéressé raconte tous ces épisodes sans en faire un plat, presque de façon détachée. On sent que cet homme a payé un certain prix pour faire partie du sacro-saint inner circle même si, dit-il, il est toujours parti lorsqu’il sentait que sa dignité était attaquée.

André Leon Talley ne se présente pas du tout comme un militant anti-racisme – et ce n’était pas à la mode de l’être dans ces années-là –, mais il raconte s’être toujours empressé d’encourager la présence de mannequins noires dans les défilés, d’où la diversité était presque toujours absente.

C’est finalement quand il parle de sa grand-mère qu’il est le plus émotif et le plus touchant. Il faut lire ses mémoires pour ce qu’ils sont : la chronique d’une folle époque révolue. Rien de plus, rien de moins.

The Chiffon Trenches : A Memoir

André Leon Talley

Ballantine Books 

304 pages

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