Crise de 2008

La crise racontée… autrement

L’édifice économique s’est effondré le 15 septembre 2008, quand la banque d’investissement américaine Lehman Brothers a été soufflée par la tempête. On peut voir dans cet écroulement des parallèles avec un conte bien connu :  les trois petits investisseurs et le grand méchant spéculateur. Il était une fois…

Le calme avant la tempête

Il était une fois un gratte-ciel financier, érigé orgueilleusement par des banquiers et des investisseurs, qui croyaient que rien ne pouvait le menacer.

Les fondations de la crise

Ses fondations avaient été posées au lendemain de l’éclatement de la bulle techno, au début des années 2000.

La crise avait fait mal.

Pour relancer l’économie, la Réserve fédérale américaine (l’équivalent de la Banque du Canada) avait écrasé son taux directeur à 1 %.

Devant le rendement médiocre des bons du Trésor, les banques d’investissement, qui cherchaient des rendements sûrs pour leurs liquidités, se sont tournées vers un placement béton : l’immobilier.

Ah, voilà du solide ! L’immobilier est en perpétuelle croissance !

D’autant plus qu’avec des taux d’intérêt aussi bas, ces banques pouvaient emprunter à des coûts ridicules pour faire des investissements plus importants encore – ce qu’on appelle l’effet de levier.

Or, justement, les brillants sorciers de la finance avaient récemment mis au point un nouvel instrument financier : les collateralized debt obligations (CDO).

Pardon ?

Collateralized debt obligations (CDO) ? En français, ce sont des titres de créance adossés.

— Adossés à quoi, aux dossiers de prêt ? Aux sièges sociaux ?

— Adossés dans le sens de soutien : les titres sont garantis ultimement par les actifs achetés avec les prêts. Dans le cas de prêts hypothécaires, on parle de titres adossés à des créances hypothécaires (mortgage-backed securities).

Regrouper et découper

Comment fonctionnent ces titres adossés à des créances hypothécaires ? Les banques d’investissement ont d’abord racheté aux prêteurs hypothécaires les hypothèques qu’ils avaient consenties aux acheteurs de maison. Ces prêts ont été ensuite regroupés en trois édifices financiers, selon leur niveau de risque.

— Un édifice en béton, composé des prêts hypothécaires les plus solides.

— Un édifice en bois, avec les prêts hypothécaires plus incertains.

— Et un édifice en paille, formé des hypothèques les plus risquées.

La titi… la triti… la titrisation

Chaque édifice a été ensuite titrisé.

VOUS DITES ?

— Titrisé, comme dans : tranché en tits-tits morceaux ?

— Presque. Titrisé comme dans : découpé en titres négociables sur le marché.

Le revenu de ces titres est fourni par les paiements d’intérêts et les remboursements de capital des emprunteurs hypothécaires.

Chaque édifice procurait un rendement correspondant au risque de défaillance : un intérêt moins élevé mais plus sûr pour le bloc en béton…

Un intérêt raisonnable pour l’édifice en bois…

Et plus élevé mais plus incertain pour l’édifice en paille.

Hypothèques au rabais

Ces titres adossés semblent le stratagème parfait ! Les prêteurs hypothécaires sont payés pour céder leurs prêts hypothécaires, qui ne pèsent plus dans leur bilan. Ils peuvent donc prêter encore davantage, pour engranger encore plus de bénéfices !

Pour trouver plus d’acheteurs de maisons, les prêteurs ont abaissé leurs critères d’admissibilité, éliminé la mise de fonds, et offert d’alléchants rabais de taux temporaires, souvent sans remboursement de capital.

C’est ce qu’on a appelé les subprimes.

Pardon ?

— Les sobepraillemes ?

— Subprime mortgages, en anglais, par opposition à prime mortgages. Ce sont des prêts hypothécaires de qualité inférieure, ou à risque.

Les prêts hypothécaires à risque aux États-Unis

En 2002 : 7,4 % des prêts hypothécaires

En 2006 : 23,5 % des prêts hypothécaires

D’innombrables familles américaines à plus faibles revenus ont vu là leur chance d’enfin accéder au rêve américain.

Bref, n’importe qui pouvait acheter n’importe quoi, n’importe comment.

Les prêteurs ne s’inquiétaient pas de contracter de mauvaises créances : le risque était refilé aux investisseurs.

En réunissant les prêts en blocs, on croyait réduire ce risque, sous l’argument que tous les emprunteurs ne pouvaient pas faire défaut en même temps.

L’avenir leur donnerait bientôt tort.

Les nuages s’accumulent

Une assurance mal placée

Les investisseurs étaient rassurés par une autre couche de complexité : les credit default swaps, ou couverture de défaillance.

Pardon ?

— C’est pour se tenir au chaud en cas de défaillance du système de chauffage ?

— C’est une assurance contre les défauts de paiement.

En échange d’une prime, sous la forme d’un intérêt, l’assureur s’engage à couvrir la perte sur un titre si les défauts de paiement provoquent la chute de sa valeur.

Les couvertures de défaillance incitent des investisseurs aussi prudents que des caisses de retraite à plonger dans les titres de créance adossés.

Le principal assureur est américain : American International Group, AIG.

Au contraire des assurances réglementées, l’assureur n’a pas à maintenir des liquidités minimales pour les besoins de réclamation.

En outre, sur ce marché décloisonné, les spéculateurs peuvent acheter une couverture de défaillance même s’ils ne possèdent pas l’actif protégé.

— C’est un peu comme si je prenais une assurance incendie sur la maison de mon voisin. Si elle brûle, je suis payé.

— En somme, les grands méchants loups de la spéculation peuvent parier sur le risque que le sinistre survienne.

Mais les loups de la spéculation allaient bientôt faire souffler la tempête.

Le vent se lève

Le 29 juin 2006, le taux directeur de la Réserve fédérale, en hausse constante depuis 2004, atteint 5,25 %.

Simultanément, plusieurs emprunteurs hypothécaires à haut risque atteignent la fin de leur terme à taux réduit et doivent renouveler leur prêt dans des conditions nettement plus dures.

Acculés au mur, ils cessent leurs paiements.

Leurs maisons sont saisies et mises en vente, mais le marché ne peut absorber l’afflux de propriétés. Les prix baissent. Leurs voisins voient leur dette hypothécaire excéder la valeur décroissante de leur propriété, ce qui les incite à lâcher prise à leur tour.

Le mal se répand comme dans une rangée de dominos.

Janvier 2007 : la plus importante baisse de transactions depuis un quart de siècle

Marché de la revente

Décembre 2006 : 6,4 millions de transactions*

Janvier 2007 : 5,74 millions de transactions

*Sur une base annuelle désaisonnalisée

Les titres de créance se pulvérisent

Avec la crise immobilière, la valeur des titres de créances hypothécaires est en chute libre.

— Les titres en paille s’éparpillent au vent.

— Les titres en bois perdent des planches.

— Les titres en béton commencent à se crevasser.

Il se produit alors un phénomène étonnant : personne n’est en mesure de chiffrer les pertes.

Ces titres de créance adossés sont incorporés à divers degrés dans d’autres titres négociables à court terme : les papiers commerciaux adossés à des actifs.

Avec l’enchevêtrement des véhicules de placement, les banques ne savent plus ce qu’elles ont entre les mains. Elles voulaient effacer le risque. En fait, elles en avaient perdu la trace.

Crise bancaire

Le 9 août 2007, la banque française BNP-Paribas annonce qu’elle gèle trois de ses fonds, en arguant qu’elle est incapable d’évaluer la valeur des titres de créance adossés qu’elle détient.

C’est la première grande banque à reconnaître le problème des hypothèques à risque.

Dans les mois qui suivent, de crainte de s’empoisonner en avalant par mégarde des actifs toxiques, les banques cessent de se prêter les unes aux autres. Le marché interbancaire se fige.

— Bref, l’argent ne circule plus dans la plomberie financière : il y a une crise de liquidité.

Le Québec aussi

La crise des titres de créance adossés frappe aussi le Québec.

Le 17 septembre 2007, on apprend que la Caisse de dépôt détient pour 13,6 milliards de papiers commerciaux.

L’ouragan

De mal en pis

Pour aider les propriétaires américains, la Réserve fédérale abaisse son taux directeur à 3,5 % le 22 janvier 2008, puis à 3 % une semaine plus tard.

Trop tard. Le 16 mars, la banque d’investissement Bear Stearns s’effondre sous le poids de ses titres adossés à des créances hypothécaires.

Avec l’aide du gouvernement, elle est rachetée par la banque JP Morgan Chase.

Les géants aux fondations d’argile

Le 7 septembre 2008, c’est au tour des deux géants du prêt hypothécaire Freddie Mac et Fannie Mae d’être mis en tutelle par l’État.

Pardon ?

— Freddie Mac et Fannie Mae ? Drôles de noms…

— Ce sont des acronymes déformés, un peu comme si on surnommait la SCHL « Essée Hachelle ». Ce sont des organismes créés par le gouvernement américain pour faciliter l’accès à la propriété, mais qui sont cotés en Bourse.

Freddie Mac et Fannie Mae détenaient ou assuraient avant la crise : 

40 % de tous les prêts hypothécaires américains

Une valeur de 1400 milliards !

La catastrophe

Mais le secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson, met son poing sur la table : c’est la dernière fois qu’il met sa main à la poche ! Il promet qu’il n’y aura pas de sauvetage de Wall Street aux frais des contribuables.

Sans espoir d’être tirée de la fange par le gouvernement, la banque d’investissement Lehman Brothers dépose son bilan le 15 septembre 2008.

La panique se répand dans les milieux financiers.

— C’est la lézarde de trop, tout l’édifice commence à s’écrouler.

La réponse

Dès le lendemain, en effet, la tempête emporte la plus grande compagnie d’assurances de la planète, AIG, incapable de payer les indemnités réclamées pour les couvertures de défaillance. Elle est sauvée in extremis grâce à une injection de 85 milliards par le gouvernement américain, qui prend une part de 79,9 % dans l’entreprise.

Le 25 septembre, c’est au tour de la Washington Mutual Bank de s’effondrer. Elle est forcée par les autorités à se dissoudre et à vendre ses actifs à la JP Morgan Chase. C’est la plus importante défaillance bancaire de l’histoire américaine.

Banques nécessiteuses

Le 29 septembre, le Congrès rejette le programme d’aide aux banques nécessiteuses de Wall Street, le Trouble Asset Relief Program (TARP).

Pourtant, les représentants avaient demandé à Henry Paulson ce qui arriverait si le projet n’était pas adopté. « Que Dieu nous vienne en aide », a-t-il répondu.

Et en effet, le ciel leur tombe sur la tête. Le Dow Jones s’effondre de 778 points (7 %).

Quatre jours plus tard, la Chambre des représentants se résout enfin à adopter le programme.

La planète frémit

Malgré l’adoption du TARP, les Bourses de la planète s’enfoncent.

En Islande, entre le 7 et le 9 octobre, les trois plus importantes banques commerciales s’effondrent. L’État est forcé de les nationaliser, ce qui mène le pays au bord de la faillite.

Le 8 octobre 2008, au pire de la tempête, huit banques centrales, dont la Banque d’Angleterre, la Banque du Canada, la Réserve fédérale américaine et la Banque centrale européenne, se synchronisent pour réduire leurs taux d’intérêt d’un solide demi-point (0,5 %).

Toutes les sphères économiques sont touchées. Le 19 décembre, le Trésor américain autorise des prêts de 13,4 milliards pour GM et 4 milliards pour Chrysler, qui sont techniquement en faillite.

La relance

Mais il ne suffit pas d’ajouter des étais à l’édifice financier, il faut aussi chauffer sa chaudière. Le 17 février, Barack Obama promulgue l’American Recovery and Reinvestment Act, un programme de stimulation économique doté d’une enveloppe de 787 milliards US.

La fin de l’histoire

En juin 2009, aux États-Unis du moins, ce qu’on appelle là-bas la Grande Récession était terminée.

— De décembre 2007 à juin 2009, la tempête aura soufflé 18 mois, la plus longue récession depuis la Seconde Guerre mondiale.

— Sous le toit d’un système bancaire plus solide, le Canada a moins souffert ; la récession se sera étendue sur trois trimestres – le dernier de 2008 et les deux premiers de 2009.

— Mais pour la plupart, les grands méchants loups de la finance s’en sont tirés sans se brûler les pattes.

Aux États-Unis : la pire récession depuis la Grande Dépression

8,8 millions d’emplois perdus

19 200 milliards de valeurs immobilières évaporées (en dollars US de 2011)

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