Chronique

Le lait du Québec contre l’auto de l’Ontario

Si vous voulez mon avis, Donald Trump n’avait absolument pas l’intention de signer un communiqué final conjoint dans ce Sommet du G7.

Dès le départ, son idée était faite : pas question de naviguer dans le même bateau que ses partenaires. Face aux dirigeants des six autres pays, il a momentanément accédé à leur plaidoyer final, mais c’était pour mieux dissiper la pression du moment et montrer une bonne foi de façade.

D’ailleurs, sur les photos qui montrent les sept dirigeants astiquer les virgules finales du communiqué, on voit à quel point Donald Trump est froid et distant, le visage fermé, les yeux sévères. Les quelques mots prononcés par Justin Trudeau par la suite, en conférence de presse, n’ont été qu’un prétexte utilisé par l’oncle Trump pour renier sa signature.

Pensez-vous vraiment que le président américain cherche à poursuivre la « lutte contre le protectionnisme », tel qu’il est écrit dans la communiqué final ? Qu’il milite pour une économie qui se soucie des laissés-pour-compte, des femmes et de la protection sociale ?

Croyez-vous vraiment qu’il a à cœur « la protection de l’environnement » et la « croissance durable », tel que l’indique le fameux communiqué ? Qu’il exige fermement à « la Russie de cesser son comportement déstabilisant » pour notre système démocratique, alors qu’il vient de demander la réinsertion de la Russie dans le G8 ?

Non, cette mascarade n’avait pour seul but que d’augmenter son rapport de force et de faire plier le Canada sur les négociations de libre-échange, notamment concernant le secteur laitier.

Elle était une façon de mettre de l’avant sa nouvelle menace canon, celle d’imposer des droits sur les importations d’automobiles canadiennes.

Si cette menace était mise à exécution, elle serait autrement plus dommageable pour notre économie – et la leur – que les récents droits imposés sur l’acier et l’aluminium. Elle pourrait, à terme, chambouler complètement les industries automobiles du Canada et des États-Unis, fortement imbriquées.

En 2017, les exportations canadiennes de véhicules et de pièces automobiles ont atteint les 93 milliards de dollars, selon Statistique Canada, principalement vers les États-Unis. Ce volume est environ six fois plus grand que les exportations d’acier et d’aluminium récemment imposées par les Yankees.

L’auto et le lait

En ouvrant la porte à de telles sanctions, Trump met le gouvernement fédéral dans une position fort délicate. Il met en opposition deux secteurs économiques importants mais situés dans deux régions distinctes, soit l’auto et le lait.

Trump dit au Canada : si vous n’assouplissez pas significativement vos tarifs douaniers sur le lait, qui est produit essentiellement au Québec, nous imposerons vos automobiles, manufacturées en Ontario.

Dit autrement, c’est le lait du Québec contre l’auto de l’Ontario !

Cette menace aurait une incidence mitigée si le Canada était dirigé par un seul gouvernement central. Elle ferait long feu si le pays avait des gouvernements provinciaux solidaires.

Or voilà, l’Ontario vient d’élire Doug Ford, un homme idéologiquement proche de Trump qui va tout mettre en branle pour défendre les intérêts de sa province. Et je vous fais le pari que ce populiste conservateur ressortira, tôt ou tard, les arguments de la vétusté de notre système de gestion de l’offre, qui protège les industries du lait, des œufs et de la volaille par des quotas de production et de très lourds tarifs douaniers.

En principe, les opposants au système de gestion de l’offre, tel Maxime Bernier, ont plusieurs bons arguments. Après tout, le système bloque la concurrence étrangère, concurrence qui, si elle était permise, ferait baisser les prix au bénéfice des consommateurs.

Néanmoins, tous les pays appuient leur industrie agricole – et donc leurs régions – d’une manière ou d’une autre, et les États-Unis ne font pas exception. Il reste à voir comment assouplir équitablement les systèmes respectifs des pays au bénéfice du plus grand nombre.

Dans le cas du lait, par exemple, est-ce que la ministre Chrystia Freeland a offert aux négociateurs américains de faire entrer au Canada une part plus importante de produits laitiers américains sans douane, comme ce fut le cas des récents accords avec l’Europe et les pays transpacifiques ?

Ces deux accords combinés pourraient faire passer la part des produits laitiers (fromage, yogourts, etc.) étrangers sans douane d’une proportion d’environ 8 % à 13 % du total canadien sur huit ans.

Dans les renégociations avec les Yankees, doit-on déduire que c’est la part sans douane proposée par les Canadiens qui est jugée insuffisante par les Américains ? Ou est-ce carrément tout le mécanisme de gestion de l’offre que les Américains veulent faire abolir ?

Les éventuelles pressions de Doug Ford et de l’industrie automobile contre le secteur agricole auraient un poids considérable. Non seulement l’industrie automobile est-elle beaucoup plus imposante que celle du lait, mais encore le Canada risque de subir des pressions du Japon, dont les manufacturiers sont parmi les principaux fabricants – et exportateurs – au Canada.

D’ailleurs, vendredi dernier, l’Association des manufacturiers automobiles japonais (JAMA) s’est dite « gravement préoccupée » par l’enquête lancée le 23 mai par le département américain du Commerce, qui vise à déterminer les conséquences sur la sécurité nationale américaine des importations automobiles.

Bref, c’est le bordel, et il est difficile de prédire la tournure que prendra la suite des choses…

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