Chronique

Où sont les vrais biographes ?

C’est vrai qu’il y en a beaucoup. Ils arrivent par dizaines dans les salles de rédaction, ils garnissent des tables entières chez les libraires, ils créent des files d’attente dans les salons du livre. Certains caracolent même au sommet des palmarès des livres les plus populaires.

Je vous parle de ces ouvrages pseudo-biographiques de personnalités québécoises. Les experts ont beau être hésitants avant de qualifier cela de nouveau phénomène, mais de mon côté, je ne crains pas d’affirmer qu’en 30 ans de journalisme, je n’ai jamais observé une telle chose.

Ces dernières semaines, on a eu droit à la parution d’ouvrages sur Étienne Boulay, Michel Courtemanche, Robby Johnson, Mahée Paiement, Guylaine Tanguay, Annie Brocoli, Debbie Lynch-White, Guylaine Guay, Jean-François Baril, Jérémy Demay, Mégo, Corneille, Hugo Girard, Luc Lavoie, Jérôme Ferrer… Vous voulez que je continue ?

Avant d’aller plus loin, démêlons certaines choses. Dans ce florilège de confidences et d’aveux, il y a des ouvrages purement biographiques et il y a ceux qui sont à mettre dans la catégorie « psychologie ». Et puis, il y a ceux qui mélangent allègrement les deux approches.

Je vois arriver ces titres les uns après les autres et je me demande inlassablement si les figures qui apparaissent sur les couvertures ont suffisamment de choses intéressantes à raconter pour noircir 262 pages. La réponse est : pas toujours. Mais qu’à cela ne tienne, leur éditeur a un pouvoir de persuasion, l’attrait de la notoriété est séduisant et la plume de ces personnalités (ou d’un auteur fantôme) est agile et bavarde.

On écrit, on écrit des mots, des souvenirs, des « tranches de vie », des « expériences », des douleurs, des chutes, des combats, des victoires. On fait partager le secret de ses guerres et de leur réconfortante victoire. Parce qu’au fond, c’est cela qu’on vient puiser dans ces ouvrages, un réconfort, une consolation, un encouragement.

Mais on écrit aussi des niaiseries, des choses convenues, des détails croustillants, des morceaux de vie destinés à faire croire au public que les vedettes sont comme tout le monde.

L’ouvrage de Josée Boudreault et de son conjoint Louis-Philippe Rivard (Même nous on se tape sur les nerfs… parfois) en est un bon exemple. On y apprend que le couple fait l’amour une fois et demie par semaine. Une relation complète le samedi et une relation « flottante » le vendredi.

Dans ces livres, que j’hésite à qualifier de biographies, on écrit surtout sur soi. L’abondance de ces titres nous amène à croire que l’avènement des réseaux sociaux est responsable, en grande partie, de ces « égolivres ». J’écris sur ma vie, donc j’existe ! Je dévoile des pans de ma (courte) vie, donc j’existe ! Je vous dis ma souffrance, donc j’existe !

Cela dit, je crois que certains ouvrages biographiques parus récemment ont le droit d’exister plus que d’autres. Il y a des personnalités qui ont un parcours qui mérite qu’on s’y attarde. Monique Miller, Béatrice Picard, Denise Filiatrault, Marcel Sabourin, Raymond Cloutier et Jean Chrétien ont une expérience de vie suffisamment grande pour être livrée au public.

Mais revenons à ces égolivres. Je regarde ce phénomène et je ne peux m’empêcher de faire l’équation suivante : plus on s’adonne à ce type d’exercice basé très souvent sur la méthode des « propos recueillis » et moins on publie de véritables biographies.

L’écriture d’une biographie est un chantier énorme, un acte de bravoure et de ténacité qui, depuis quelques années, s’éteint chez nous. Et cela est très malheureux. Les exemples de livres qui respectent les règles de l’art de la biographie sont rares.

On peut penser à la biographie en trois volumes de Jacques Parizeau de Pierre Duchesne, celle sur René Lévesque de Pierre Godin, celle sur Judith Jasmin (une référence en la matière) de Colette Beauchamp, celle en deux volumes sur Robert Bourassa de Jean-François Lisée, celle sur Nelligan de Paul Wyczynski, celle sur Guy Lafleur de Georges-Hébert Germain. Si les éditeurs ont oublié ce qu’est une vraie biographie, ils n’ont qu’à relire celles-ci.

Rédiger la biographie d’une personnalité, qu’elle soit vivante ou pas, requiert des mois, parfois des années de travail, cela nécessite des centaines d’heures d’entrevues avec des dizaines de témoins, cela implique un véritable travail d’enquête. C’est ce labeur qui fait qu’une biographie est une biographie.

Faire revivre un événement en particulier dans les yeux et la mémoire de cinq ou huit personnes qui l’ont vécu à partir de leur point de vue, voilà le travail d’un biographe. Et voilà l’immense plaisir et le profit qu’en retire le lecteur.

Si cette denrée littéraire est devenue rare, c’est que son investissement est sans doute trop grand par rapport aux bénéfices. On peut travailler très longtemps sur ce type de livre. Et dans un marché aussi petit que le Québec, les redevances que peut en tirer l’auteur ne sont pas, au bout du compte, à la hauteur.

Au-delà de ces considérations financières, il y a aussi la barrière qui s’est érigée autour des monstres sacrés. Dans un monde où les personnalités publiques sont de plus en plus protégées par les attachés de presse, les avocats et leur entourage, il est devenu très difficile de faire un travail honnête et objectif.

Je n’ai rien contre les ouvrages biographiques de vedettes trentenaires qui offrent leur expérience de vie par l’entremise de leur unique lorgnette, si cela peut faire du bien à certains lecteurs, tant mieux.

Mais ne mélangeons pas les choses, ne tuons pas un genre qui doit conserver ses lettres de noblesse. Pour le reste, faisons preuve d’humilité. Toutes les vies valent la peine d’être vécues, mais toutes ne méritent pas d’être racontées.

Webinaire

Y a-t-il trop de biographies de vedettes au Québec ?

Autour de notre chroniqueur Mario Girard, l’éditeur Pierre Cayouette débattra de la question avec les journalistes Véronique Lauzon et Chantal Guy. Cette rencontre numérique gratuite aura lieu le jeudi 8 novembre, à midi.

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