Critique

La réussite grandiose d’un pari fou

Drame de guerre
1917
Sam Mendes
Avec Dean-Charles Chapman, George MacKay, Daniel Mays
1 h 59
4 étoiles et demie

Avec American Beauty, Revolutionary Road et Skyfall, pour ne nommer que ces trois œuvres, la réputation du cinéaste Sam Mendes était déjà bien ancrée dans nos esprits. Avec 1917, elle prendra à jamais sa place dans l’histoire du cinéma.

Parce que Sam Mendes a relevé, avec 1917, un pari fou, risqué, casse-gueule avec un brio, un savoir-faire, une audace et un désir d’authenticité qui forceront l’admiration chez le spectateur, une fois que ce dernier aura repris son souffle.

Reprendre son souffle ? Oui, le cinéphile qui verra le film en salle en aura bien besoin. Car l’histoire, filmée dans un seul plan-séquence et en temps réel, est aussi prenante qu’anxiogène, aussi monstrueuse qu’affolante.

Récompensé le 5 janvier du Golden Globe du meilleur film dramatique, 1917 est comme un huis clos à ciel ouvert, se déroulant sur un fil de fer au-dessus des abîmes et où la vie et la mort se dirigent l’une vers l’autre dans un destin inéluctable.

Campé dans le nord de la France le 6 avril 1917 (donc quelques jours avant la fameuse bataille de Vimy), le film raconte l’histoire de deux caporaux britanniques, Blake (Dean-Charles Chapman) et Schofield (George MacKay), chargés d’une très délicate mission. Ils doivent sortir des tranchées, traverser la zone démilitarisée (no man’s land) et une partie des lignes allemandes pour aller avertir un autre bataillon de ne pas attaquer l’ennemi. Sans quoi ce bataillon de 1600 hommes, dont le frère de Blake, tombera dans un guet-apens où tous les soldats seront massacrés.

Ce scénario d’une simplicité désarmante est traité à travers une mise en scène d’anthologie. Le visionnement des cinq premières minutes fait à lui seul la démonstration que nous sommes face à une œuvre singulière.

Se reposant en retrait de leurs camarades dans un paysage bucolique, Blake et Schofield sont sommés d’aller voir leur commandant. La caméra les suit dans un travelling en recul époustouflant. Des champs de fleurs, on s’enfonce de plus en plus dans la tranchée grise, sale et boueuse avant d’aboutir dans la tente du commandant où l’éclairage en clair-obscur donne un premier sentiment de fin du monde.

Ce ne sera pas le dernier !

Dès lors que Blake, meneur et brave, et Schofield, cartésien et affolé, quittent le confort très relatif de leur tranchée, ils se retrouvent seuls au monde. Et en enfer.

Aux effets très réels du plan-séquence en continu s’ajoute une direction artistique de feu dont chaque détail nous immerge complètement dans la peur, l’angoisse et la mort.

Le montage sonore est à l’avenant avec des silences écrasants suivis du bruit terrifiant des bombes ou d’un brasier.

Pour atteindre un tel degré de réalisme, il fallait évidemment que la direction photo soit à la hauteur. Elle l’est grâce à Roger Deakins qui, en 2018, avait remporté un Oscar grâce à son travail sur le film Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve.

S’il y a un reproche à faire à ce film, il réside dans la seconde heure, où le nombre de rebondissements devient discutable. On se demande comment on peut survivre à l’addition d’autant de situations létales.

Mais bon, cela n’enlève rien au fait que 1917 est un grand film de guerre par sa capacité à nous faire vivre au plus près le climat d’un champ de bataille et les folies meurtrières qui s’y déroulent. Ce film est une œuvre immense à ranger aux côtés du non moins immersif Dunkirk de Christopher Nolan.

Critique

Crier son indignation

DRAME
Just Mercy
(V.F. : La voie de la justice)
Destin Daniel Cretton
Avec Michael B. Jordan, Jamie Foxx, Brie Larson
2 h 16
3 étoiles et demie

SYNOPSIS

En 1987, Bryan Stevenson, jeune avocat diplômé de Harvard, s’installe en Alabama pour défendre des prisonniers condamnés sous de fausses accusations. Un de ses premiers dossiers concerne Walter McMillian, un homme noir sans histoire condamné à mort pour le meurtre d’une jeune femme blanche.

On a envie de crier son indignation durant la projection de ce long métrage inspiré de l’histoire vraie de Walter McMillian et de l’ouvrage qu’en a tiré son avocat.

Crier contre la manipulation des preuves durant une enquête bâclée. Crier contre l’abus de pouvoir des policiers. Crier contre l’aveuglement de la justice. Et crier de façon générale devant la vision Noirs-Blancs et Sud-Nord étalée sous nos yeux.

Nous avons d’ailleurs bien senti l’espèce de colère contenue émanant des spectateurs à la projection à laquelle nous avons assisté. Ce qui est toujours bon signe.

Or, dans le cas présent, c’est aussi un petit miracle, parce que l’histoire décolle réellement à mi-parcours après une première moitié assez ennuyeuse, prévisible, formatée et nappée d’une assommante série de dialogues.

Ce « décollage » survient avec un moment de grâce lors de l’exécution de l’un des prisonniers du couloir de la mort. On vous accorde que ce n’est pas joyeux, mais cela demeure un moment de cinéma beau et très chargé où s’entremêlent injustice, colère, humanité et solidarité.

La qualité du film réside aussi dans l’excellente interprétation de Jamie Foxx dans le rôle de McMillian et de Tim Blake Nelson dans le rôle secondaire (mais névralgique) du prisonnier Ralph Myers, par qui arrivera un dénouement heureux.

Le film ne fait pas mystère de son parti pris pour les organismes de défense des prisonniers faussement condamnés. Une note en fin de générique indique que pour neuf personnes exécutées dans les prisons américaines, une autre a été libérée après que son innocence a été prouvée. Un taux extrêmement préoccupant.

Critique

Des allures de crash

Drame
Les Misérables
Ladj Ly
Avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga
1 h 42
4 étoiles

SYNOPSIS

Un policier nouvellement affecté à un quartier sensible de la banlieue parisienne doit faire équipe avec deux policiers déjà bien au fait de la réalité sociale explosive de l’endroit. Les tensions montent le jour où font surface des images filmées par un drone les montrant en pleine action…

Ça aurait pu être un brûlot. Les pourris d’un côté et les opprimés de l’autre. Ladj Ly, qui signe ici un premier long métrage de fiction sidérant, a eu l’intelligence de ne pas sombrer dans le manichéisme, ce qui rend son portrait encore plus puissant. Avec un style électrisant, le cinéaste, déjà fort de quelques documentaires et courts métrages, illustre la dynamique particulière régnant dans une frange démunie de la société, devant laquelle les autorités semblent avoir capitulé.

Caméra à l’épaule, Ladj Ly raconte sa société à travers le regard de trois policiers de la Brigade anticriminalité en poste à Montfermeil, un endroit qu’a déjà évoqué Victor Hugo dans son roman Les Misérables. Dotés de personnalités différentes et se disputant parfois à propos des méthodes et des approches, ces flics ont la tâche impossible de tenter d’établir l’ordre dans un milieu anarchique, où le pouvoir et l’autorité n’empruntent pas les formes habituelles, pas plus que les concepts de morale et de justice.

Dans un monde où une bavure est si vite arrivée, la situation explose dans un dernier acte anxiogène, mis en scène de façon remarquable, alors que le trio est coincé dans un immeuble investi par des jeunes en colère qui ont décidé d’en découdre. « Jusqu’ici tout va bien, mais l’important, c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » En 1995, Mathieu Kassovitz avait rendu cette phrase célèbre dans La haine, un film avec lequel on fera ici d’inévitables comparaisons. Les Misérables, lauréat du Prix du jury au Festival de Cannes l’an dernier, indique l’ampleur du crash

Critique

Parfois révoltant, parfois brutal... parfois drôle

Drame
Synonymes
Nadav Lapid
Avec Tom Mercier, Quentin Dolmaire, Louise Chevillotte
2 h 03
3 étoiles

SYNOPSIS

Un jeune soldat israélien rejette son pays et s’installe à Paris, bien décidé à oublier l’hébreu et à devenir Français. Mais la France rêvée se fait attendre.

Synonymes, une coproduction israélo-franco-allemande, a remporté l’Ours d’or au plus récent Festival du film de Berlin. Le film n’est toutefois pas facile d’accès. Il faut faire preuve de patience, tolérer le peu de naturel des dialogues et accepter certaines invraisemblances dans le récit pour l’apprécier.

Le film suit le parcours de Yoav, un jeune Israélien qui rejette sa patrie au point de s’installer à Paris et de jurer de ne plus prononcer un seul mot en hébreu.

Si l’apprentissage de la langue française et la recherche de synonymes confèrent un peu de poésie au récit, c’est surtout l’âpreté du cheminement de Yoav qui marque Synonymes.

De toute évidence, le jeune homme est mal dans sa peau et il ne fait que transposer son malaise en France. À part deux amis français, Émile et Caroline, il y fréquente des Israéliens quelque peu perturbés et découvre progressivement que le pays dont il rêvait peut être aussi violent et oppressant que celui qu’il a fui.

Cela donne lieu à des scènes parfois inquiétantes, parfois révoltantes, parfois carrément brutales, qui secouent le spectateur.

L’humour fait toutefois de rares apparitions.

« Qui connais-tu comme Français à part nous deux ? », demande Caroline à Yoav.

« Céline Dion. »

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