Kevin Macdonald

Le mystère tragique de Whitney

Il y a deux documentaires à voir sur la vie tragique de la pop star toxicomane Whitney Houston. Whitney : Can I Be Me, offert sur Netflix, n’a pas été approuvé par le clan Houston, contrairement à Whitney, présenté en primeur au dernier Festival de Cannes, qui prend l’affiche aujourd’hui à Montréal. Entrevue avec le réalisateur écossais Kevin Macdonald, qui a tenté de percer le mystère de la diva, morte d’une surdose en 2012 dans une chambre du Beverly Hills Hotel.

Certaines scènes de votre film sont éprouvantes à regarder. Vous qui avez fait d’autres documentaires sur des musiciens (Mick Jagger, Bob Marley), Whitney a-t-il été difficile à réaliser ?

Le film a été très difficile à faire. Les gens pensent qu’un documentaire sur un chanteur ne comporte pas d’obstacles, que cela manque de sérieux… Or, c’était difficile de faire sortir la vérité avec Whitney. Je voulais aller au-delà des rumeurs et des hypothèses pour parler d’une femme qui n’a pas été prise au sérieux.

Dans quelles circonstances avez-vous pris les commandes du film ?

L’un des producteurs a communiqué avec moi […]. Ensuite, j’ai rencontré Pat Houston, la belle-sœur de Whitney, qui gère sa succession. Elle m’a dit qu’elle voulait un film vrai et objectif, donc elle m’a assuré que j’aurais le dernier mot sur le montage du film [final cut]. Or, cela a pris du temps avant de pouvoir avoir des propos honnêtes des membres de la famille. Je pense qu’il a fallu m’y prendre à quatre fois avec les frères de Whitney…

Or, finalement, les frères sont ceux qui tiennent les propos les plus révélateurs, notamment sur la drogue qu’ils consommaient avec leur sœur.

Somme toute, l’histoire de Whitney est familiale… À la fin, les frères m’ont dit que le film s’était révélé la thérapie qu’ils auraient dû avoir depuis longtemps. Eux aussi luttent toujours contre des problèmes de dépendance. Et ils étaient hantés par des secrets…

Vous avez eu accès à beaucoup d’archives d’entrevues et de spectacles. Est-ce que ce fut un travail colossal d’en faire le tri ?

Il y en avait pour des milliers d’heures, mais il y avait peu de choses intéressantes finalement. Whitney n’aimait pas donner des entrevues. Rares sont les moments où elle a confié quelque chose de significatif. Elle résistait… Whitney était une énigme et c’est pourquoi elle suscitait tant la fascination. Et c’est ce que l’on comprend à la fin du film, les gens n’ont jamais su qui était Whitney. On apprend qu’il y a eu des agressions sexuelles dans sa famille, qu’elle a été intimidée à l’école. C’est pourquoi elle était si mystérieuse. Elle avait cette dualité en elle… On le voit dans la scène du film où elle confronte de façon presque schizophrénique Whitney et Nippy (son surnom).

Le film montre aussi qu’elle semble se moquer de ce que les autres pensent, surtout dans sa relation avec son mari infidèle Bobby Brown [qui a avoué avoir été violent avec la chanteuse].

À leur mariage, on les voit pleurer et ils semblent vraiment amoureux. Bobby n’était pas que le diable que les gens voyaient en lui. Il était parfois idiot, mais il sécurisait Whitney. Elle a fait le choix de rester avec lui. Elle voulait désespérément une famille et un semblant de vie familiale, et cela renvoie à son enfance et au divorce de ses parents […]. Dans ses dernières années, on la voit se laisser aller, perdre la voix, prendre plus de drogues… Mais c’est comme si elle voulait faire en sorte que les gens ne l’aiment plus.

La scène où elle ne parvient pas à chanter I Will Always Love You lors d’un spectacle au Danemark, à la fin de sa carrière, est en effet insoutenable à regarder.

Oui, c’est souffrant à voir, car elle est une autre personne. C’est aussi déchirant, car à la fin, elle sourit comme si elle se disait : « J’ai fait de mon mieux. »

Avez-vous tenté de parler à Robyn Crawford (amie de Whitney Houston avec qui elle aurait eu une relation amoureuse et qui ne s’entendait pas avec Bobby Brown) ?

Nous avons échangé par courriel. Elle voulait participer, puis elle s’est désistée. Mais à la fin, je dirais que nous avons son côté de l’histoire. Dans le fond, Whitney a surtout hérité des problèmes de sa famille.

Avez-vous regardé l’autre documentaire sur Whitney Houston offert sur Netflix ?

Non, je ne voulais pas le voir.

Pour la pochette de l’album de son protégé Pusha-T, Kanye West a acheté les droits de la photo de la salle de bains de Whitney Houston, publiée dans The National Inquirer, qui lève le voile sur sa grave toxicomanie. Qu’en pensez-vous ?

C’est un peu dégoûtant, mais en même temps, cela montre la grande place que Whitney occupe encore dans la culture pop. C’est une image qui suscite des émotions et je crois que Kanye est futé pour attirer l’attention.

Les médias ont été cruels envers Whitney Houston, comme ils l’ont été avec Amy Winehouse. Ces deux femmes souffraient.

L’une des intentions du film est d’humaniser Whitney, de susciter de la compassion pour elle et de montrer la petite fille qui était en elle.

Whitney était aussi une machine qui faisait vivre son entourage.

Tous les gens autour d’elle l’utilisaient. Des membres de sa famille l’ont même avoué. Son père la volait […]. Or, Whitney avait des goûts très simples. Elle était frugale et n’avait pas besoin de beaucoup d’argent.

Whitney est à l’affiche.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.