Mazarine Pingeot ou l’obsession du silence

Avec son nouveau roman Se taire, inspiré par le mouvement #moiaussi, la fille de François Mitterrand aborde une fois de plus la question du secret.

Paris — Elle nous reçoit dans sa cuisine, en toute simplicité. Les comptoirs sont jonchés de sacs, de paniers de fruits, de vaisselle pas rangée. Un bol avec un fond de salade trône au milieu de la table, autour de laquelle se déroule l’entrevue.

« Ce n’est pas que c’est plus intime, mais c’est mieux pour une interview. Je n’aime pas quand il y a trop de monde », explique Mazarine Pingeot en nous invitant à nous asseoir.

On aurait pu s’attendre à quelque chose de plus formel, venant de celle qui fut longtemps la fille « cachée » du socialiste François Mitterrand, président de la République de 1981 à 1995.

Mais non. Nous voilà chez elle, en plein milieu de la vraie vie. Comme si elle voulait montrer que, malgré son sang « royal », elle est restée tout à fait « normale ».

Pas facile d’être une héritière. Mazarine Pingeot a dû longtemps répondre de ses origines et de son enfance particulière, alors que son existence fut longtemps gardée secrète (lire encadré). Mais avec les années, l’écrivaine de 44 ans a fini par se faire son propre nom, comme en témoigne son œuvre de 13 romans et 3 essais, entamée en 1998.

Son dernier ouvrage, Se taire, s’inscrit précisément dans la mouvance du mouvement #moiaussi. Mazarine Pingeot se défend de vouloir surfer sur la mode, et dit normal que les écrivains « s’intéressent à leur temps ». Mais elle admet que l’affaire Weinstein et toutes celles qui ont émergé dans la foulée, dont certaines impliquant des gens de son entourage, ont croisé ses propres obsessions et l’ont amenée à écrire « dans la colère ».

« Ça a réveillé un truc », résume-t-elle, tandis qu’elle caresse son chiot Patouche, assoupi dans ses bras.

Se taire, c’est l’histoire d’un silence. Celui de Mathilde. Lors de sa première affectation pour un magazine connu, la jeune femme est violée par l’homme qu’elle doit photographier, un personnage en vue qui a remporté le Nobel de la paix.

Après l’acte, sidérée, elle va quand même prendre les photos, ce qui, du coup, la rend implicitement complice, voire coupable. Elle cherchera bien à dénoncer son bourreau, mais voilà : son père est un chanteur très célèbre… Tous, à commencer par ce dernier, lui demandent de ravaler, pour éviter le scandale et un combat perdu d’avance. Le reste de sa vie sera dicté par ce secret, qui deviendra de plus en plus lourd, de plus en plus intenable.

Se taire n’est pas un livre sur les ravages du viol. C’est un livre sur les ravages du silence. Sur ce silence organisé auquel on doit se soumettre. Et qui, à force d’être consenti, de gré ou de force, finit par consumer de l’intérieur.

Rien de nouveau sous le soleil de Mazarine Pingeot. Le silence est un thème central de son œuvre.

Plusieurs de ses romans parlent de non-dits, de « bouches cousues », de secrets de famille. C’est ce qu’elle appelle sa « problématique personnelle ».

L’écrivaine fait forcément référence au fait d’avoir grandi à l’insu du grand public jusqu’à l’âge de 20 ans. On ne lui a certes jamais imposé de se taire. « Il n’y a pas eu d’injonction », dit-elle. Mais on lui a toujours fait comprendre qu’il « ne fallait pas dire », que les enjeux la dépassaient. « Je connais bien le fonctionnement et les rouages du silence. Ce sont des rouages très bruyants », dit-elle.

Écrire sur ce sujet serait ainsi, pour elle, une « manière de dénouer les nœuds » qui ont imprimé une partie de sa vie et qui continuent à l’obséder.

D’un politique à l’autre

En France, plusieurs médias ont laissé entendre que Se taire faisait référence à une vieille affaire d’agression sexuelle impliquant l’ancien ministre de l’Écologie Nicolas Hulot et la petite-fille « légitime » de François Mitterrand, Pascale. Le cas est resté sans suite, même si un magazine, qui a fait faillite depuis, a tenté de réveiller l’affaire l’an dernier.

Malgré d’irréfutables similitudes entre les deux histoires, l’écrivaine jure que son roman n’est que fiction. Mais elle admet avoir trouvé dans l’affaire Nicolas Hulot-Pascale Mitterrand une source d’inspiration pour parler du « combat des réputations », un sujet qu’elle juge « très intéressant du point de vue social ».

Fiction aussi, que ces personnages masculins – peu glorieux – qui jalonnent Se taire. Si son livre a parfois des allures de règlement de compte avec les hommes, Mazarine Pingeot jure qu’elle est loin d’être une féministe forcenée. Elle déplore seulement que les femmes n’aient souvent pas « les outils ou l’aide » pour se soustraire à l’emprise parfois démesurée des hommes.

En ce sens, il est clair que #moiaussi a une influence positive : il a libéré la parole des femmes. Elle regrette toutefois que le mouvement ait ouvert la porte aux « excès » et créé « plein de malentendus » dans la codification des rapports hommes-femmes. Cela est particulièrement vrai aux États-Unis, dit-elle, cette « société hyper procédurière où les mecs ne draguent plus, de peur d’avoir un procès au cul ».

Et la politique ? Elle dit avoir un peu lâché, même si elle demeure profondément attachée au Parti socialiste, qui n’est toutefois plus l’ombre de lui-même.

Emmanuel Macron, en revanche, ne la séduit pas vraiment.

Elle reconnaît que l’ascension de l’actuel président avait « quelque chose de romanesque », mais l’homme ne la fait pas vibrer.

« J’ai l’impression de voir dans ses discours un jeune apprenti qui s’essaye, explique-t-elle. Ça ne m’intéresse pas, parce qu’on est dans une vision gestionnaire des choses. Il y a un côté bon élève technocrate qui est assez ennuyeux. On est dans une époque où, malheureusement, il n’y a plus beaucoup de vision ». Et vlan dans les dents…

Entrevue terminée. Patouche a fait pipi sur le plancher. Tandis que le conjoint de Mazarine sort le chiot à l’extérieur, l’autrice nous invite à prendre quelques photos sur le bord du comptoir. Dans tout ce fatras, une seule trace visible de François Mitterrand : une photo en noir et blanc prise le jour de son investiture, le 21 mai 1981, alors qu’il se dirige à pied vers le Panthéon sous les acclamations du public.

Le cadre est accroché au-dessus du four à micro-ondes, dans un coin de la cuisine.

Rien de plus normal.

Cachée pendant 20 ans

Il était officiellement marié à Danielle. Mais pendant plus de 30 ans, François Mitterrand a mené une double vie avec sa maîtresse Anne Pingeot. Leur fille, Mazarine, fut longtemps cachée au grand public, même les médias et les milieux politiques étaient au courant. Ce n’est qu’en 1994, à la faveur d’un cliché de paparazzi publié dans Paris Match – avec l’accord tacite de Mitterrand – que son existence fut révélée. Elle avait 20 ans. François Mitterrand fut président de la République de 1981 à 1995.

Se taire

Mazarine Pingeot

Julliard

277 pages

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