Quelle est la fois où vous avez été le plus « hors de votre zone de confort » lors d’une entrevue ?

Chaque semaine, les journalistes des Sports de La Presse répondent à une question dans le plaisir, et un peu aussi dans l'insolence.

FRÉDÉRICK DUCHESNEAU

On m’a souvent dit en début de carrière qu’il n’y avait pas de petit sujet. Well… Je ne me rappelle plus si le boss me cherchait du boulot ce jour-là, mais toujours est-il qu’il m’a envoyé faire un reportage sur une vache qui venait d’être élue la plus belle de race jersey – les brunes – au pays. J’étais journaliste à La Voix de l’Est depuis moins d’un mois, difficile de rechigner. Le copropriétaire, évidemment bien fier, m’avait expliqué que le Royal Agricultural Winter Fair de Toronto se comparait à « la Coupe Stanley au hockey ». Les critères ? Là, on ne sort pas de notre zone de confort : beauté, symétrie, absence de gras. « Comme pour les mannequins ! », avait lancé la femme de l’agriculteur. D’accord… Un collègue et ami, débarqué au journal un peu après moi, avait découpé l’article et l’avait épinglé dans son coin de travail. « Pour les mauvais jours ! », m’avait-il dit, au bord des larmes. Où que tu sois, merci encore, Hugo. Sans cette « attention », il y a sûrement longtemps que j’aurais oublié ce haut fait d’armes !

MIGUEL BUJOLD

Il y a sept ou huit ans, j’avais appris environ une heure avant l’affectation que je devais aller interviewer l’équipe canadienne de patinage de vitesse, un sport que je connais très peu. Simon Drouin, notre spécialiste en sport amateur et LA référence en la matière au Québec, était en vacances. Puisqu’il était impossible pour moi de faire un travail qui s’approcherait de celui de mon ami Simon, l’objectif était simple : livrer un texte convenable, sans avoir l’air fou. Cette modeste mission a été accomplie grâce à la gentillesse de Charles Hamelin et des autres patineurs qui s’entraînaient ce jour-là. Mais avoir interviewé des patineurs au pied levé a certainement été l’une des occasions où je me suis senti le plus à l’extérieur de ma zone de confort en 20 ans de carrière.

MICHEL MAROIS

J’ai eu la chance d’occuper plusieurs postes à La Presse et j’ai toujours apprécié les affectations qui m’amenaient à découvrir de nouveaux horizons. Parmi celles-ci, la plus exigeante a sûrement été une entrevue avec Salman Rushdie en février 1996. À l’époque, l’auteur britannique d’origine indienne était sans doute le romancier le plus célèbre du monde et il venait de publier Le dernier soupir du Maure, sa première œuvre d’envergure après la promulgation d’une fatwa le condamnant à la peine de mort par l’ayatollah Khomeini en 1989. Rushdie vivait encore dans la clandestinité sous la protection continuelle de gardes du corps. Je me souviens avoir reçu un appel de « vérification » des services secrets britanniques au milieu de la nuit quelques jours avant l’entrevue et je n’en ai su l’heure exacte qu’à la dernière minute. Je connaissais bien l’œuvre de l’auteur, mais j’étais très nerveux quand le téléphone a sonné. Polyglotte, s’exprimant avec une voix douce, Rushdie m’a toutefois vite rassuré et, sans doute en raison des sujets abordés, j’ai rarement éprouvé plus de fierté à exercer le métier de journaliste.

MATHIAS BRUNET

La saison du Canadien a pris fin en soirée la veille. Le lendemain matin, à l’aube, je prends l’avion en direction de la Géorgie. Nous sommes en 2003, à une époque où je suis affecté aux activités du Canadien six jours par semaine, parfois sept. Je n’ai pas le temps de souffler que mon patron, Michel Blanchard, m’envoie couvrir le célèbre Masters de golf d’Augusta. Il s’agit d’un évènement grandiose, dont rêve tout amateur de golf, mais je suis vidé par la saison de hockey, tant physiquement qu’émotionnellement, et ma préparation est nulle. Je connais Tiger Woods, Phil Mickelson, Mike Weir…

C’est l’année où des pluies torrentielles viennent de s’abattre sur Augusta. Le parcours est boueux, au point que la première journée de compétition est annulée. Sans compter le scandale. Des groupes féministes menacent de manifester à l’entrée du club d’Augusta. Le New York Times a fait deux demandes d’accréditation supplémentaires pour couvrir la grogne. ESPN a tenté de ramener sa journaliste du Moyen-Orient. Les places assises manquent dans la vétuste salle de presse de l’Augusta National pour la première conférence de presse du Tigre. J’ai l’impression d’être un imposteur dans ce milieu hautement bourgeois de l’élite internationale du golf, avec cet étrange malaise de constater qu’il y a seulement deux Noirs sur les verts, et des centaines d’autres dans les cuisines ou avec un balai dans les mains, au service de la bourgeoisie blanche. Bref, j’étais dans un autre monde. Mes excuses à tous les mordus qui n’ont pas aimé mes reportages cette semaine-là…

GUILLAUME LEFRANÇOIS

Ça se passe le 10 juin 2014. Pour mon premier mois à La Presse, je suis affecté aux actualités générales, question de me familiariser avec la boîte. Ce sera un mois très formateur, puisque j’avais beau avoir travaillé huit ans à Radio-Canada, j’avais travaillé presque exclusivement aux sports. Je reçois donc mon affectation du jour : interviewer Lucien Bouchard à l’occasion du lancement d’une campagne de financement d’une fondation.

L’idée : le faire réagir sur les résultats des élections provinciales tenues deux mois plus tôt, de même que sur le budget Leitão, fraîchement déposé. Il y avait quelque chose d’intimidant à interviewer, seul à seul, un véritable tribun, un ancien premier ministre, ancien ambassadeur, ancien négociateur du gouvernement, quand ma seule expérience avec des politiciens était avec les maires de Glens Falls et de Kuujjuaq. Comme prévu, ce fut une catastrophe. M. Bouchard ramenait chaque question, sans exception, au mandat de la fondation. Ne cherchez pas dans nos archives : il y avait environ une demi-phrase de contenu politique dans l’entrevue, donc on a juste laissé tomber.

RICHARD LABBÉ

Il y aurait bien la fois à Calgary où on m’a envoyé couvrir le congrès du Reform Party après un match de la Coupe Grey, une affectation où mon degré d’intérêt était à peu près l’équivalent de celui que j’aurais à l’idée de recevoir un traitement de canal, à froid, par un dimanche soir pluvieux, mais bon, à mes yeux, il y a eu encore pire : les quelques occasions, il y a une vingtaine d’années, où j’ai dû aller m’abaisser à couvrir du soccer intérieur au Centre Molson. Déjà que je ne suis pas un grand fan de soccer, voir des matchs de 31 à 27 devant des foules d’environ 2000 personnes, ça ne m’enchantait pas super gros. En plus de mon intérêt (plutôt) limité, il y a fort à parier que les vrais fous de soccer ont dû avaler de travers en lisant mes résumés de matchs, où je m’attardais surtout à nommer ceux qui avaient fait semblant de mourir sur le tapis. Une fois, un joueur de l’Impact, sentant mon tiède enthousiasme, m’avait dit quelque chose comme : « Coudon, as-tu regardé le match ? » Je pense que je ne lui ai jamais répondu.

SIMON DROUIN

Vous vous souvenez de Mike Pringle, ex-porteur de ballon tout étoile des Alouettes ? Une boule de muscles de 200 livres, pas toujours commode avec les médias, surtout dans la défaite. Pour mon stage en 1999, j’avais eu l’insigne honneur d’accompagner Richard Labbé pour un match en soirée au stade McGill. Ma tâche : recueillir des déclarations après la rencontre, un revers, bien sûr. Devinez quelle mission m’avait confiée mon gentil collègue ?

Dans le vestiaire un brin lugubre, je m’étais donc planté devant Pringle avec la confiance d’un jeune soldat certain de se faire trucider à l’approche des lignes ennemies. Je lui avais demandé s’il acceptait de me livrer ses commentaires. Il m’avait sèchement répondu : « Pose-moi tes questions. » C’est là que je me suis rendu compte que je n’en avais pas préparé. Bravo, champion. Je ne me souviens plus comment l’entrevue s’était terminée, mais je sais que Richard n’a pas remporté de prix au Concours canadien de journalisme avec ce que je lui avais rapporté.

SIMON-OLIVIER LORANGE

En février 2010, la chanteuse Marie-Mai devait se produire à Granby. Comme journaliste surnuméraire à La Voix de l’Est, j’étais affecté à toutes les sections du quotidien, et je ne m’en portais pas plus mal. Mais devoir interviewer Marie-Mai tombait un peu (beaucoup) à côté de mes champs d’intérêt. Très mauvaise excuse. Un peu blasé, j’ai mené une entrevue téléphonique au mieux ordinaire avec l’ex-académicienne.

Mes questions sur sa musique étaient si faibles qu’à un certain moment, elle s’est interrompue pour me demander si je préférais écouter son album avant de poursuivre la discussion. Ça m’a fouetté et j’ai affiché plus de sérieux pour la suite. Heureusement pour elle, Marie-Mai connaissait déjà bien assez de succès à l’époque pour que mon article ne nuise pas à ses ventes de billets. « Il n’y a pas de petits sujets, seulement de petits journalistes », dit l’adage bien connu de la profession. Ce jour-là, j’étais le petit journaliste. Mes excuses à Marie-Mai, qui, je crois, s’en est bien remise.

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