Chronique

Les effets d’un raz-de-marée Biden

Un raz-de-marée en faveur de Joe Biden ? Cette possibilité semblait improbable récemment. Mais les sondages donnant l’avance au candidat démocrate dans plusieurs États-clés permettent maintenant de l’envisager. Ses effets seraient majeurs.

Un résultat serré, avec des contestations judiciaires, des accusations enflammées et des actes de violence, conduirait à une période trouble. La démocratie américaine, avec son transfert ordonné des pouvoirs, en serait lézardée. Cela provoquerait de l’instabilité dans le monde ou, pour employer le mot de Justin Trudeau, des « perturbations ».

Qui aurait d’ailleurs pensé qu’un premier ministre du Canada ferait un jour pareille mise en garde à l’approche d’une présidentielle américaine ? C’est le genre de péril qu’on associe aux régimes autoritaires où des factions opposées s’entredéchirent après la mort du leader.

En ne s’engageant pas à reconnaître le résultat du vote et en martelant que ces élections seront « truquées », Donald Trump nourrit cette hypothèse. Résultat, la crainte de Trudeau est sûrement partagée dans plusieurs capitales.

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S’il perd par une marge minuscule, Trump entraînera des millions d’Américains à sa suite pour crier au scandale. Mais si Biden remporte une victoire sans appel, en enlevant des États comme la Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin, l’Arizona, la Floride, la Caroline du Nord et l’Ohio, ses appels à la mobilisation ne seront pas entendus.

On peut même croire que plusieurs de ses supporters parmi les élus et les décideurs du gouvernement le largueront comme on se débarrasse d’une vieille chemise, sans l’ombre d’un remords ou d’une hésitation.

Non seulement est-ce souvent le lot des politiciens battus, mais dans le cas de Trump, un facteur additionnel s’ajoute : il inspire de la crainte, mais pas d’affection. On l’a vu quand il a été atteint par la COVID-19. Un vent sincère et émotif de solidarité nationale appelant à son prompt rétablissement n’a jamais soufflé. Ce qui est rarissime dans une démocratie quand un leader légitimement élu est terrassé de la sorte.

Durant ses quatre années au pouvoir, la loyauté envers ses fidèles n’a pas défini Trump. S’il est victime d’un knock-out le 3 novembre, le retour d’ascenseur sera brutal.

Rappelons-nous : en février 2016, le sénateur de l’Alabama Jeff Sessions a appuyé Trump à un moment-clé de la primaire républicaine, devenant le premier sénateur à franchir ce pas. Cela lui a valu d’être nommé procureur général des États-Unis. Mais Trump lui a plus tard reproché de ne pas avoir bloqué l’enquête du ministère de la Justice sur l’ingérence russe dans l’élection de 2016. Sessions a finalement quitté son poste et subi les insultes publiques du président.

Même chose pour son premier secrétaire d’État, Rex Tillerson ; son ancien chef de cabinet, le général John Kelly, qui a voulu mettre de l’ordre dans la gestion quotidienne de la Maison-Blanche ; et son ancien ministre de la Défense, le général Jim Mattis. Ils ont tous encaissé des commentaires cinglants de Trump après leur départ. Le président ne leur a pas pardonné d’avoir mis en doute ses capacités.

Ses relations avec John Bolton, son ex-conseiller à la sécurité nationale et héros de la droite, n’ont pas été meilleures.

Ces exemples démontrent aussi à quel point, en raison de son style agressif et de son goût pour diviser, Trump génère avec difficulté de la loyauté à son endroit auprès de nombreux conseillers.

Même ceux qui, aujourd’hui encore, se défoncent pour lui au mépris de leur propre respectabilité sont victimes de ses remontrances. Le président l’a prouvé la semaine dernière en disant son insatisfaction envers le secrétaire d’État Mike Pompeo et le procureur général William Barr. Il leur reproche de ne pas mettre leurs ministères au service de sa réélection en attaquant Hillary Clinton, Barack Obama et Joe Biden.

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Cet appel à Pompeo et Barr est-il la dernière salve de Trump durant cette campagne ? Il sait maintenant que la distribution d’un vaccin contre la COVID-19 ne constituera pas la « surprise d’octobre » qu’il a tant espérée.

Il réalise aussi que le cocktail de médicaments dont il a profité n’a pas rassuré les Américains sur les dangers de la pandémie. Et il ne s’est pas imposé devant Biden dans l’unique débat les ayant jusqu’ici opposés.

Pour l’instant, Trump se donne une contenance en multipliant les interventions sur Twitter. Il déclare aussi se sentir « puissant », vante la hausse des indices boursiers (pas sûr que les Américains associent le Dow Jones à une amélioration directe de leur sort) et promet le renouveau du système de santé (son plan est attendu depuis quatre ans).

Dans ce contexte, Biden mène avec raison une campagne prudente. Cette élection s’est transformée en référendum sur Trump et il le sait très bien. Il doit préserver son avance sans sombrer dans la léthargie. Et, surtout, en restant prudent face à la COVID-19. Un test positif avant le 3 novembre deviendrait le sujet du jour.

Si Biden était touché, Trump ne montrerait sûrement pas la même hauteur que Biden, qui a fait preuve d’empathie à l’endroit du président à l’annonce de son diagnostic. Dans son discours en Floride, lundi, Trump a d’ailleurs évoqué une soi-disant « toux » de Biden. Cela indique qu’il s’attaquerait sans vergogne à la résistance physique de son rival démocrate, comme il l’a fait en 2016, se moquant de la pneumonie de Hillary Clinton.

Sentant peu à peu le tapis lui glisser sous les pieds, Trump multipliera les coups d’éclat jusqu’au 3 novembre. Il renversera peut-être la tendance en remportant une courte victoire ou en subissant un échec serré, qu’il contestera avec obstination. Mais s’il est emporté par un raz-de-marée, il se retrouvera très seul le 4 au matin.

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