Six mois sans skis

La préparation n’est pas simple pour les sœurs Dufour-Lapointe, à un mois et demi du début de la saison… et à 16 mois des derniers Jeux olympiques de Chloé. Peut-être les derniers de Justine, aussi. Mais dans son cas, la réflexion ne semble pas achevée.

Il y a pire dans la vie que de passer trois semaines à Zermatt, en Suisse. Surtout par les temps qui courent.

Justine et Chloé Dufour-Lapointe n’y étaient évidemment pas en touristes, mais plutôt pour leur camp présaison – fruit de bien des démarches de l’équipe nationale avec le gouvernement suisse –, dont elles sont revenues lundi.

Normalement, elles s’accordent environ deux mois sans skier l’été. Mais cette année, la pause a été bien plus longue. « Ça faisait six mois qu’on n’avait pas mis nos skis. C’était le temps de partir », dit Justine.

Et, comme si la pause forcée ne suffisait pas, le camp ne s’est pas déroulé sans anicroche.

« On n’a pas eu vraiment de beau temps cette année à Zermatt. On a eu une tempête de neige qui nous a empêchées de skier pendant six jours. C’est vraiment beaucoup. D’habitude, à Zermatt, c’est surtout le vent qui est problématique, mais là, on a reçu deux mètres de neige en haut, raconte Chloé. C’est sûr que ça a un peu ralenti notre processus. »

En fait, c’est toute cette année pandémique qui ne tourne pas rondement pour les deux sœurs Dufour-Lapointe. Alors que dans la plupart des pays européens, aux États-Unis, en Australie, les athlètes ont pu skier chez elles, Chloé et Justine n’ont pas eu cette possibilité. D’où les six mois d’arrêt.

« Normalement, l’été, on peut aller à Whistler. Cependant, cette année, Whistler a décidé de ne pas ouvrir ses glaciers. C’est peut-être la chose qui nous a manqué le plus, de pouvoir skier pendant l’été, chez nous au Canada. On a été un peu brimées à ce niveau-là », déplore Justine.

Évidemment, elles n’ont pas été oisives pendant ces six mois. Au menu : « énormément » de rampe d’eau et « beaucoup » de trampoline. Pour travailler leur « sens aérien ». Mais pas besoin d’être coach pour comprendre que ce n’est pas un entraînement complet pour une skieuse…

« Si on allait en compétition immédiatement, on ne serait pas prêtes, admet Chloé. Ce qu’il manque, c’est un peu de millage sur la neige. Mais, à Zermatt, on a au moins cassé la glace. »

Pour ajouter une dernière couche à la complexité de ce camp, elles devaient également mettre de nouveaux skis à l’essai, leur ancien partenaire ayant cessé d’en produire.

Après leur quarantaine, Chloé, Justine et leur équipe vont prendre la direction de la Suède – où une piste est déjà prête – pour poursuivre leur préparation. Ensuite, ce sera Ruka, en Finlande, pour le peaufinage et la première Coupe du monde de la saison, le 5 décembre. Puis, retour en Suède pour deux Coupes du monde, avant de revenir à la maison pour les Fêtes. La suite du calendrier n’est pas encore confirmée.

Pékin, derniers Jeux

Sur le site de la Fédération internationale de ski, on lit que Justine a comme passe-temps la cuisine. Et Chloé, la mode. Ce n’est donc pas surprenant d’apprendre que cette dernière a entrepris un baccalauréat en gestion et design de la mode à l'Université du Québec à Montréal.

Une chose menant à une autre, il a donc été question de sa prochaine carrière. Qui arrive à grands pas, comprend-on.

« C’est sûr qu’on pense à l’après-carrière et la COVID aussi nous a fait réaliser qu’il faut encore plus y penser. Je ferai peut-être une autre année après les Jeux, mais c’est sûr que ce seront mes derniers Jeux olympiques, dévoile Chloé. Ce seront mes quatrièmes. Après, je pense que j’aurai fait un bon chapitre de ma vie dans le sport. J’ai d’autres ambitions, d’autres projets. Donc, c’est encore plus important pour moi d’apprécier cette saison-ci et la prochaine. »

Ce n’est pas la première fois que Chloé évoque l’idée d’accrocher ses skis. Mais cette fois, l’intention est claire.

Justine, par contre, s’avance prudemment, pesant ses mots. Elle semble pencher dans la même direction. Mais… jugez-en.

« Pour ma part, je me vois clairement aller aux prochains Jeux. Et pour la suite, honnêtement, je ne suis pas capable de faire un statement aujourd’hui. De me dire qu’il me reste peut-être juste deux ans, c’est sûr que ça me fait un petit pincement au cœur. J’y pense un peu tous les jours, à mon après-carrière, mais il y a une espèce de déchirure entre penser à moi présentement, aux deux ans qu’il me reste, et penser à tout le reste de la vie qui m’attend. C’est un sujet omniprésent, mais il faut garder l’accent sur ce qui se passe présentement pour être vraiment là à 100 % dans nos deux dernières années… peut-être », réfléchit Justine, qui planifie elle aussi une entrée à l’université.

Des trajectoires opposées

Justine a terminé la saison dernière en force, au 4e rang du classement final de la Coupe du monde des bosses, deux de mieux que la précédente.

Chloé, elle, est passée du 7e rang en 2019 au 15e en 2020. Il faut dire qu’une blessure à l’aine – survenue à Deer Valley alors qu’elle travaillait sur un nouveau saut – l’a privée de deux Coupes du monde en fin de saison.

« Ensuite, j’ai dû récupérer avant d’aller au Japon, mais c’était omniprésent, je ne me sentais pas à 100 % », explique-t-elle.

Ses derniers podiums individuels en Coupe du monde – deux troisièmes places – remontent toutefois à 2017. Quant au nouveau saut (cork), elle l’a répété cet été et « ça va super bien », dit-elle, ajoutant qu’elle en a refait à Zermatt.

Des objectifs pour cette saison particulière, dans le contexte de la COVID-19 ?

« Pour moi, il y a beaucoup de stress, beaucoup d’anxiété par rapport à tout ça. Qu’est-ce qui va se passer ? Est-ce qu’il va y avoir une saison ? Honnêtement, je pense que je n’ai même pas eu le temps de me demander quel était mon objectif, lance Justine. Mais j’ai envie de me donner à 110 % tous les jours. Je pense que ça va être ça, mon objectif, cette année. De rester dans le moment présent, d’être calme dans tout ça et d’avoir du plaisir malgré tout. Et de garder la santé. »

Chloé partage les mêmes : rester en santé et s’amuser. « Le but ultime, c’est d’avoir du fun. C’est un peu difficile parce que c’est comme si on enlevait tout le sweet de la vie présentement. On n’a pas le droit de voir les gens, de discuter. On enlève tout le petit spark qu’il y a dans la vie. Mais on est chanceuses de faire ce sport-là, on est dans la nature, en montagne, et ça, on va vraiment l’apprécier cette année. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.