Sexualité Derrière la porte

Linda ne jouit pas

Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Cette semaine : Linda*, début quarantaine

Ce n’est pas qu’elle n’aime pas ça. Mais elle n’y arrive pas. Linda ne jouit pas. Enfin, pas exactement : elle ne jouit pas dans les bras d’un autre. Et ce faisant, elle se trouve « plate », et surtout pas « bonne ». Entretien avec une femme écorchée et perplexe qui se cherche.

« Je sais que je suis plate au lit, mais je n’y peux rien », nous a écrit la femme, début quarantaine, quelque part cet été. Nous avons évidemment voulu la rencontrer (virtuellement), pour en savoir davantage sur son parcours, ses expériences, et surtout ce constat, à la fois laconique et désarmant. Plate, vraiment ? Mais en quoi ? Et surtout : pourquoi ?

Avant d’y venir, commençons par le commencement. Linda, les cheveux frisés coupés court, derrière des lunettes et une petite moue, se souvient d’avoir découvert son corps vers la fin de l’adolescence, autour de ses 18 ans. « Avec Bleue nuit, dit-elle en souriant, ça a été le début de tout. » Tout ? « C’est là que j’ai commencé à jouer avec mon corps, à me donner du plaisir. À voir ce qui me faisait du bien », explique-t-elle, d’un air entendu. Parenthèse : on comprend que côté plaisirs solitaires, Linda n’a aucun souci. Elle s’y adonne d’ailleurs depuis régulièrement, plusieurs fois par semaine. Devant de la porno. Ou pas. Bref, mécaniquement, tout va. Manifestement, la question n’est pas là. Fin de la parenthèse.

Au début de la vingtaine, elle commence à rencontrer des gars, mais jamais rien de sérieux. Sauf un, avec qui elle ne va pas « jusqu’au bout », mais qui la marque à vie. Elle s’en souvient encore. Pourquoi ? « Il m’a fait un cunnilingus qui m’a fait rouler des yeux, résume-t-elle. Vraiment génial. Orgasmique. » Ce sera donc le premier. Et surtout : le dernier.

Mais l’histoire ne s’arrête évidemment pas là. C’est que, au début de la vingtaine, toujours, Linda plonge ensuite dans une profonde et longue dépression. Des mois. Même des années. « À errer dans la vie », comme elle dit. Avec (en conséquence ?) une grosse baisse de libido. « J’avais plus ou moins envie de me toucher », se souvient-elle. Elle est médicamentée depuis, et sait surtout que son « problème » n’a pas vraiment à voir avec sa médication, mais nous y viendrons.

À la fin de la vingtaine, elle fréquente un collègue, avec qui elle perd ici sa virginité. Ce n’est pas simple (« ça a pris plus d’une rencontre pour que ça marche ») ni trop jouissif (« je n’arrivais pas à m’abandonner complètement »). Avec le recul, Linda se questionne : « Peut-être que c’était parce que c’était le premier gars avec qui j’allais au lit ? » Toujours est-il qu’au bout d’un an, monsieur part avec une autre, en lui lançant cette blessante (déchirante !) « claque » : « Elle, elle jouit au lit », dit-il. Ouch.

« Oui, c’était assez bas. Rabaissant : t’es pas bonne. Tu l’as pas. »

— Linda

La remarque la suit longtemps. Pendant un an, elle n’ose plus trop rencontrer personne. « Je l’ai-tu, je l’ai-tu pas ? Ça ne donne pas trop le goût d’aller au lit avec quelqu’un. J’ai peur de ne pas jouir. Peur que le gars s’emmerde... »

À ce jour, en fait, elle se pose toujours la même question : suis-je normale ? « C’est-tu, moi le problème ? C’est quoi ? Est-ce que je suis la seule qui doit se donner son propre plaisir ? »

Après cette douloureuse histoire, Linda rencontre en tout une dizaine d’hommes, en autant d’années. Des histoires sans (trop) de lendemain, à raison de quelques rencontres, sur quelques semaines, voire quelques mois. Surtout des « fuck friends », dit-elle, des amis d’amis ou de collègues. Des gars moyennement bien, qui se sont tous « essayés » comme on dit, mais en vain. Comment ? Elle lève les yeux au ciel. « Avec des cunnilingus, des touchers, mais c’est comme pas naturel. Je ne sais pas si ça leur tente ou pas. Une fois qu’eux ont eu leur plaisir, on dirait qu’ils n’en ont rien à faire de mon plaisir. » Douloureux constat de nouveau.

Tous ? Non, sauf un, corrige-t-elle. Plus « attentionné », qui a voulu la « regarder » faire. Et oui, si vous voulez savoir, ça a marché. Sauf que là s’est arrêtée la délicate attention. Parlant de délicatesse, Linda trouve toute cette situation « délicate », justement.

« Le feeling que j’ai, c’est que je ne suis pas à la hauteur. »

— Linda

Et puis ? Et puis elle a toutes sortes d’explications : son âge (« j’ai perdu ma virginité tard, peut-être que je n’ai pas autant d’expérience que les autres »), sa médication (« mais si je suis capable de me faire jouir, un partenaire devrait être capable aussi »), et puis quoi, sinon ? Elle a fini par consulter une sexologue, pour conclure qu’elle est peut-être tout simplement « trop dans [sa] tête ».

« Je me sens plus outillée, dit-elle en souriant ici tout à coup. J’ai une spécialiste qui me dit : tu es capable. Les autres devraient être capables. Tout ça devrait débloquer sur quelque chose de positif. »

Confiante ? « Oui », confirme-t-elle. Mais ce n’est pas pour cela qu’elle a voulu nous rencontrer. C’est pour les autres, justement. Parce qu’après avoir longtemps pensé le contraire, Linda est enfin convaincue qu’elle ne doit pas être seule dans sa situation. « Et savoir ça, c’est rassurant... » Qu’on se le dise.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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